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FN, la grande récup…

Philippe Landeux est l’auteur d’un pavé de 611 pages intitulé « Tout sur le civisme, La Révolution du XXI° siècle », publié en autoédition par Internet (The Book Edition). Les 163 premières pages du livre sont consacrées à un réquisitoire contre l’argent. Il publie également un site qui a pour slogan « Pour faire la révolution demain, il faut sauver la France aujourd’hui ! », le tout sur fond de drapeau tricolore surchargé des silhouettes de J. Moulin, de Gaulle, Robespierre…, suivies de celle de l’auteur (des ascendants illustres, un syncrétisme sans pudeur, un égo surdimensionné… !).

On trouve sur une page de ce blog une déclaration dithyrambique de Landeux, adressée à Alain Soral dont “les vidéos sont un régal” ! Il lui fait ensuite quelques critiques mais l’approuve pour l’essentiel : « vous dénoncez, avec raison, la finance internationale, les mondialistes, les immigrationnistes, les antiracistes patentés, les gauchistes, etc. ». Les choses sont donc clairement dites.

FN, la grande récup…

Ailleurs, on trouve des précisions sur la position électorale de P. Landeux : « Je vote Front National parce que je suis de gauche… ». Il en défend les thèses sur nombre de sites qui se veulent ouverts à tout l’éventail politique : « Depuis quarante ans, la France est inondée d’immigrés non-assimilés ou non-assimilables sous la pression combinée du grand patronat et des antiracistes patentés ou décérébrés… »

Si l’on est vraiment pour l’abolition de la monnaie, pour une société a-monétaire, une civilisation sans argent et autres propos radicaux et révolutionnaires, deux solutions :

- considérer que le livre mérite un large détour,

- Lire ces 163 pages attentivement, armé d’un surligneur et d’un carnet de notes, pour en faire une critique circonstanciée, ce que j’ai fait.

Le premier chapitre est intitulé « Réquisitoire contre Largent », sans apostrophe, puisque l’accusé, le dit “Largent”, est mis en cause pour ses nuisances lors d’un procès public. Un jury est là pour le condamner ou l’acquitter. Le réquisitoire est sans appel, mais nous ne saurons toujours pas ce que Landeux va imaginer comme type de société une fois que Largent sera envoyé au bagne, condamné à mort ou tombé dans la disgrâce la plus totale… Le procédé littéraire est habile, la critique de Philippe Landeux est pleine de bon sens, mais sur le fond, a-t-il trouvé le moyen de se passer de cet argent qu’il exècre ?

A la page 21, on lit : « …Largent n’est pas un moyen d’échange dont nous avons besoin, mais nous avons besoin d’un moyen d’échange ! » L’auteur ne dit pas quel est ce moyen. Il se contente d’affirmer que l’homme serait capable d’imagination s’il sortait de l’argent. L’essentiel semble être d’inventer “une forme d’échange ne reposant pas sur la notion de valeur”. Comment ? On ne sait pas. Suit une démonstration de l’antériorité du troc sur la monnaie et une vision des sociétés primitives en contradiction avec tout ce que nous en disent les anthropologues modernes.

A la page 79, « …Le travail est une forme de participation à la vie de la Cité, participer à la vie de la cité étant la première condition pour être citoyen. » Cette position fait du travail, non plus un droit mais un devoir et rejette toute personne ne travaillant plus, hors de la qualité de citoyen. Qu’en fait-il alors ? Ceux qui ne travaillent pas sont-ils mis au ban ? Le chômage est perçu comme “un état contre-nature”, “un phénomène antisocial” aussi condamnable que le fait de tricher sur les diverses allocations fournies en système monétaire.

A la page 108, « …Extirper Largent des esprits consiste à substituer à la monnaie un autre moyen d’échange reposant sur autre chose que Largent, inculquant donc aux hommes une autre conception de l’échange, mieux encore, une nouvelle conception de la société… La seule véritable alternative à la monnaie (…) serait un moyen d’échange permettant aux citoyens d’accéder au marché en raison de leur citoyenneté… ». Bel exemple de la difficulté de se départir de la monnaie, de l’échange, même si l’on pense accès. La simple introduction de l’échange dans l’accès remet en marche ”un autre moyen”. Mais le seul moyen vraiment commode et qui ait fait ses preuves est justement la monnaie. Extirper l’argent, comme le souhaite l’auteur, ne peut se faire qu’en instaurant l’accès à tout ce qui est disponible sans contrepartie possible, donc d’abolir aussi l’échange.

Le réquisitoire sur l’argent se termine sans que soit réellement définie une société a-monétaire. Il est suivi d’un chapitre sur le civisme, sur la théorie de la cité, et qui se veut la conséquence logique du premier chapitre. Le tout se conclut dans un manifeste dit “des Patriciens” qui pose les “principes universels de l’ordre social“. Et c’est là qu’apparaît clairement le propos de Philippe Landeux. En voici quelques extraits significatifs :

- Des individus qui s’associent pour se protéger mutuellement ne peuvent s’associer que librement, c’est-à-dire sans contrainte.

- Des individus déjà associés sont libres d’accueillir en leur sein, de refuser et d’en exclure qui leur plaît.

- La liberté qui est un droit fondamental, à l’instar de la sécurité, est subordonnée à l’égalité qui est le principe fondamental de l’ordre social.

- Participer à la vie de la cité procure les droits du citoyen aux intéressés mais a avant tout pour but de pourvoir aux besoins de la cité qui dirige le jeu.

- La propriété consiste, pour une personne physique ou morale, à détenir ou à pouvoir user personnellement, librement et exclusivement des biens reconnus comme siens par la cité ou sur lesquels celle-ci ne conteste pas ce droit.

- La possession d’un bien est un droit qui peut être cédé ou échangé

- La terre est en théorie propriété de l’humanité et ne peut appartenir à aucun personnellement.

- Les principes de l’ordre social sont intemporels et universels…

- Pour que les lois soient réellement l’œuvre des citoyens, tous les citoyens doivent pouvoir en proposer… Ainsi, le régime représentatif est une négation de la démocratie. C’est de fait une oligarchie.

- La nationalité s’ajoute à la citoyenneté et confère le droit particulier de participer à la vie politique de la cité.

- La cité ne pouvant connaître les sentiments des individus qu’à travers des signes et des actes éloquents, la Nationalité doit être méritée individuellement et constamment.

- Le rôle du chef est de diriger la cité selon les lois de la cité, dans l’intérêt et selon le vœu des citoyens.

- Un chef peut être établi par élection directe, par auto-proclamation, par hérédité, pour une durée déterminée, indéterminée ou à vie.

- Lorsqu’une cité est trop importante pour un seul homme, il constitue un gouvernement.

- Ainsi les Patriciens ont-ils résolu d’exposer les concepts qui les poussent à agir dans le présent et les principes de la cité qu’ils veulent fonder dans le futur. Ce manifeste annonce à l’homme que la Révolution a commencé dans les esprits et à Largent que son règne touche à sa fin.

- Le moyen d’échange de la Cité sera une carte à puce qui utilisera la technologie des cartes de crédits, mais qui s’obtiendra de la cité en contrepartie d’une participation et permettra essentiellement de vérifier la citoyenneté de son détenteur. Cette carte appelée carte civique, conférera à tous les citoyens un pouvoir d’achat indéfini, théoriquement illimité et donc égal.

- L’égalité condamne le capitalisme, la liberté réclame le libéralisme. Du libéralisme sans capitalisme, là est la Révolution.

- La patrie d’un homme est l’humanité. La patrie d’un citoyen est la cité. Le patriotisme est la porte de la fraternité universelle.

- Est un Patricien quiconque adhère au présent manifeste et s’en fait le champion.

Conclusion : La démarche de Philippe Landeux pourrait être sympathique si elle n’était liée à une vision de la société extrêmement conservatrice, pour ne pas dire nauséabonde, où les concepts de Nation, d’État, de propriété privée, d’exclusion du citoyen déviant, de droit à la défense violente contre l’agresseur, de priorité nationale, etc., sont soigneusement préservés. Le seul semblant d’innovation est en fait l’instauration de cette carte civique distribuée par l’État à chaque citoyen et offrant un pouvoir d’achat illimité. C’est ce que Jacques Duboin avait déjà proposé il y a cinquante ans avec sa monnaie distributive. Voilà donc une bien longue et redondante lecture pour un résultat minime et peu original.

C’est en outre la Révolution, mais avec les principes chers au Front National. On peut comprendre que l’auteur soit quelque peu gêné aux entournures quand il s’agit d’exposer comment pourrait fonctionner pratiquement une société sans argent. Son projet qui exclut les marginaux, qui dénie la citoyenneté aux émigrés, qui conserve la hiérarchie, le chef, la police et l’armée, ne diffère de la société actuelle que par la simple innovation de la carte civique donnant accès aux ressources communes. De ce fait, son texte est bourré de contradictions : non à la démocratie représentative mais oui au vote ; oui à la propriété privée mais non à l’inégalité ; oui à l’universalité mais accès aux seuls citoyens (ceux qui suivent les règles communes et participent à la production des biens), non à l’argent mais en gardant les mots achats, consommation, marché, échange, etc. L’auteur nomme “Patriciens” ceux qui adhèrent à son projet, qui militent pour son programme. Il leur donne d’emblée une prérogative, une paternité, qui fait d’eux une aristocratie, en opposition à la plèbe si l’on se réfère à l’origine du mot.

Tout ceci montre que l’auteur a marché “les talons en avant” : il est parti de ses convictions politiques que l’on peut sans hésitation situer à l’extrême droite, puis il a songé à tous les maux causés par l’argent, et a fait rentrer cette idée dans son idéologie de base. C’est avancer en regardant dans le rétroviseur, ce qui ne mène guère à la Révolution qu’il annonce. A l’inverse, le mouvement de la Désargence part du constat que l’argent mène à des impasses. Partant de là, il pose trois questions sur tous les aspects de la vie individuelle et sociale : quel est l’impact de la monnaie sur le sujet traité ? Qu’est-ce qu’il en adviendrait dans un contexte a-monétaire ? Comment une transition est-elle possible ? Le projet politique de la Désargence est en aval, celui de Philippe Landeux en amont. La désargence n’a pas toutes les réponses et reste ouverte à tous les possibles, Philippe Landeux reste accroché à sa vision du monde et veut nous y faire adhérer (sans s’apercevoir que sa propre idéologie n’a pu se construire que dans un contexte monétaire, qu’elle est elle-même contaminée par l’argent qu’il exècre). Echec et mat !...

Il n’est pas à exclure cependant que l’essai de Landeux soit une des manœuvres de récupération telles que le Front national les affectionne. Le score électoral et la diversité sociale de ce parti ne s’explique que par la razzia qu’il a pratiqué sur toutes les idées dans l’air du temps. Front de Gauche, Manif pour tous, Indignés, etc., tout est assimilable par le FN moyennant quelques habiles édulcorations. Pourquoi pas la Désargence !

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