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Le poids des mots ou le génie du libéralisme…

Complotisme, conspirationnisme, deux mots encore inconnus des dictionnaires mais qui se répandent avec une étrange rapidité. A qui profite la propagation de cette théorie du complot qui permet de clore définitivement toute réflexion sur l’idée qu’un mouvement puisse être initié par la volonté de quelques uns, que des événements puissent découler d’un projet élaboré sciemment et de façon coordonnée. Bien sûr, nous connaissons tous des affabulations qui relèvent de cette théorie, des Templiers aux Illuminati en passant par les Francs-maçons et qui conduisent beaucoup de gens à attribuer à la CIA l’attaque du 11 novembre 2001. Karl Popper a suffisamment bien décrit ce qui se joue dans cette recherche irrationnelle de coupables (La société ouverte et ses ennemis, 1945).

Karl Popper
Karl Popper

Nous sommes donc en pleine confusion et très vraisemblablement, ce transfert de l’analyse à l’anathème fait partie d’une stratégie qui n’est plus à démontrer, celle du détournement des mots. Quand un homme du milieu du siècle dernier était qualifié de libéral, c’est qu’il était du camp socialiste, qu’il œuvrait pour la décolonisation, qu’il prônait un certain humanisme politique, tout le contraire du libéral d’aujourd’hui. Quand il utilisait le terme de souveraineté, notion qu’il associait souvent à celle de peuple, c’est qu’il défendait bec et ongles la démocratie, l’égalité de tous, tout le contraire de l’usage qui est fait aujourd’hui du mot qui, affublé d’un –isme, désigne l’extrême droite, le repli identitaire, la réaction. C’est la même tactique qui nous fait nommer le sans abri un SDF, la récession une croissance négative, l’écologie du développement durable…

A qui profite le crime de détournement du vocabulaire sinon à ceux qui défendent des valeurs contraires à l’ancien libéralisme, à la souveraineté du peuple, à ceux qui veulent nous faire croire à la fin de l’Histoire et à la victoire définitive du productivisme, de l’oligarchie mondiale ? Le refus de voir dans l’évolution de nos sociétés un plan déterminé, une stratégie mise en place de longue date, laisse entendre que cette évolution serait induite par le seul contexte mondial, par un “sens de l’Histoire“. Il laisserait accroire que nous sommes tous coupables et tous responsables, au même titre et au même degré, des inégalités croissantes, du saccage de la planète, des dérégulations sociales, et que nos révoltes n’ont plus d’objectif personnalisable. La paranoïa des exploités cherchant dans un autre la cause de leurs souffrances se transforme donc en état dépressif dans lequel le sujet est seul responsable de son malheur. La manœuvre est d’autant plus habile qu’elle est diffuse et insidieuse, qu’elle paralyse toute contestation du système et toute convergence des luttes, que les plus audacieux et les plus entreprenants des opposants s’y laissent prendre et usent de l’argument qu’ils devraient pourtant combattre.

Le poids des mots ou le génie du libéralisme…

La manœuvre est habile car le conspirationnisme est toujours tentant, sans limite dans ses divagations, invérifiable. Au nom du mythe des Sages du Sion, il est facile de réfuter Arendt, Klein et Chomsky. La psychiatrisation des révoltes ainsi qualifiée de paranoïa est encore plus efficace que leur pénalisation. Comment les penseurs du néolibéralisme n’y auraient-ils pas pensé et comment en y ayant pensé, n’auraient-ils pas été tentés d’en user ? Toute critique globale pouvant être rattachée à la dénonciation de ceux qui prônent le système dénoncé, l’introduction de l’anathème du complotisme clôt le sujet, discrédite le discours. Si l’on ne peut empêcher certains paranoïaques et paraphréniques de lire l’actualité à la seule lumière des Martiens, de la CIA ou des amis de Rockefeller, on peut sans doute éviter que cette analyse soit appliquée, lentement mais sûrement, à tous ceux qui ne croient pas au TINA néolibéral de Margaret Thatcher !

Tag(s) : #Coup de gueule.