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L'agriculture en désargence...

Hollande a passé de nombreuses heures au salon de l'agriculture à flatter le col des vaches, à encenser le métier de paysan, à distiller des consignes de productivité. J'ai préféré consulter l'excellent site de Landmatrix qui nous délivre des chiffres précis et des schémas explicites sur l'état économique du monde. Où en est l'agriculture dans notre monde d'argent, que pourrait-elle être en "désargence"?

L'agriculture en désargence...

Une situation argentique…

- La consommation alimentaire mondiale était de 5 pétacalories/jour (5 millions de milliards de calories) en 1950, elle est de 25 en 2010, et sera de 45 en 2050. Dans le même temps il y avait 2,5 Mds d’habitants en 1950, il y en a 7Mds en 2010, il y en aura 9Mds en 2050. Nous pouvons nous attendre à une augmentation du niveau de vie et donc à des habitudes alimentaires différentes (+ de viandes et de céréales)

- 1/3 des terres émergées sont cultivables dont 40% seulement sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables sont en friches, la plupart du temps par manque d’investissement des États dans leur foncier agricole.

- Les pays riches (ou émergeants) achètent ou louent des terres dans les pays du sud. Sur 100 hectares de ces terres louées, 11% sont consacrés à la production alimentaire, 31% aux agro carburants, 23% aux cultures à double usage, 35% à la polyculture. Donc plus de la moitié des terres cultivées sont consacrées aux agro carburants.

- 74 pays cibles ont loué ou vendu leurs terres à 93 pays investisseurs (USA, Inde, Chine, État Arabes Unis...). Les investissements viennent à 90% du privé (industriels et fonds spéculatifs) et 10% des États.

- Tout ceci va impliquer une hausse des prix des matières premières agricoles et si le réchauffement de la planète suit le rythme actuel, le phénomène risque de décupler. Nous pouvons donc nous attendre à des crises alimentaires sévères. En cette période de Salon de l’agriculture, dans la perspective de la COP 21 de décembre 2015 à Paris, il serait bon d’imaginer un autre modèle…

Dessin Agathe Siffert
Dessin Agathe Siffert

Les mêmes contraintes en désargence…

- La consommation alimentaire mondiale, prévue de 45 pétacalories en 2050, a été calculée sur le modèle actuel, et sur une moyenne intégrant les inégalités criantes (des zones où la famine sévit et des zones de surconsommation). On peut penser que dans une société où les populations retrouveraient la maîtrise de leurs usages alimentaires, elles choisiraient de manger avant d’alimenter leurs véhicules en éthanol, elles opteraient pour des cultures vivrières avant de chercher à écouler leur production sur le marché. Il est donc probable que la proportion des productions végétales, animales et industrielles changerait du tout au tout.

Les pays où l’investissement sur le foncier agricole est faible, retrouveraient immédiatement une plus grande productivité. En effet, des décisions descendant d’une oligarchie aisée ne peuvent être semblables aux décisions montant d’une base ayant tout intérêt à avoir accès, localement, à ce qui lui est vital.

La prospective de Landmatrix table sur le passage d’une population mondiale de 7 à 9 milliards. Or tout observateur sait que la natalité varie en fonction de la situation économique. Plus il y a pauvreté et insécurité, plus la natalité augmente, l’enfant étant considéré comme une main d’œuvre, une assurance vieillesse, une compensation à la frustration matérielle. Le niveau de vie élevé a vite fait de ramener le taux de natalité à 2, voire en dessous de 2 enfants par couple. Prolonger la courbe actuelle sans tenir compte de l’économie est donc une erreur mathématique (même en sachant que l’évolution de la population est par nature lente et ne fait effet que sur des périodes de plus de vingt ans).

- L’étude de Landmatrix annonce un tiers des terres émergées qui seraient cultivables dont 40% seulement qui seraient cultivées. On peut imaginer qu’en désargence, ces chiffres évolueraient très rapidement. Les terres déclarées cultivables le sont au regard de critères économiques. N’est cultivable qu’une terre susceptible de générer un profit suffisant. Or de multiples expériences de par le monde prouvent que des terres réputées stériles peuvent être mises en culture. Des déserts ont été transformés en jardin, des zones devenues arides ont connu le retour de l’eau, des orangers peuvent pousser sur le sol irlandais ! Toutes ces expériences ont été réalisées par des techniques, des modes d’organisation, des volontés, complètement dégagés de tout enjeu productiviste, financier. Si Landmatrix annonce des chiffres exacts, sur 120 hectares de terre, 40ha sont cultivables (1/3) et nous n’en utilisons que 16ha (40% de 40ha). Une fois dégagés de la nécessité de faire des profits financiers, des calculs de productivité, de la concurrence, de la privatisation foncière, il est probable qu’une bonne part des terres inexploitées retrouveraient leur usage productif.

- En plus, les terres actuellement cultivées sont destinées pour moitié à des cultures non alimentaires (agro carburants, nourriture du bétail, textile, etc.). Sur les 120ha dont nous parlions plus haut, il ne resterait que 8ha pour nous nourrir. La désargence donnant de facto aux usagers la possibilité de décider eux-mêmes du type de production qu’ils souhaitent, il est certain que le paysage agricole changerait radicalement. Les relations internationales, actuellement caractérisées par l’affrontement entre les 74 pays cibles et les 93 pays investisseurs dont nous parle Landmatrix, changeraient, elles aussi, du tout au tout.

Dessin Giorgopoulis
Dessin Giorgopoulis

Conclusion…

On voit donc que les prospectives faites dans le cadre argentique nous mènent droit vers de graves famines, vers des conflits alimentaires, vers des guerres pour la possession des terres arables, alors que la désargence ouvre des possibilités inestimables. En même temps, on constate qu’il est difficile, hors situation, d’imaginer ce qu’il adviendrait de l’accès à l’eau, de la suffisance alimentaire, de la démographie, si la désargence devenait la règle générale. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le système monétaire ne peut durer éternellement quand les pénuries annoncées de denrées essentielles sont aussi criantes. La désargence ne pouvant faire pire que le système argentique, il est vraisemblable de penser que tôt ou tard, nous y viendrons. Comment continuer avec de tels chiffres, à penser que la technique va compenser les méfaits de la financiarisation du monde agricole ? Comment espérer vivre en paix si les inégalités sociales explosent alors que nous n’utilisons que 8 ha de terre sur 120ha disponibles pour nourrir les hommes ? Comment faire croire au paysan breton ou picard que la pseudo productivité du modèle “FNSEA-Monsanto-PAC…”, est compatible avec la simple humanité ? Comment pourrions-nous adhérer à l’opinion, encore si répandue, que le capitalisme c’est l’abondance, quand nous sacrifions 90% de nos capacités de production agricole sur l’autel du profit ? Comment veut-on lutter contre la montée des intégrismes divers (les musulmans optant pour le Jihad, les ouvriers s’affiliant au FN, les laissés pour compte de tous poils se réfugiant chez les Évangélistes…), si on continue à tolérer un tel gâchis… ?

Tag(s) : #Désargence