Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Moralité publique, moralité privée…

L’École est un élément de la société, elle ne l’institue pas. Une École est donc à l’image de la société qui l’a instituée. Une École instituée par un État islamique est de facto coranique, comme une École instituée par un État totalitaire ne sera jamais libertaire. Notre École, française et républicaine, de la même manière, se définit par un ensemble d’habitus (ensemble de comportements caractéristiques d’un groupe social) auquel n’échappent ni les enseignants, ni les élèves, ni le cadre administratif. Il est donc parfaitement incongru de sommer l’École de remplir des tâches qui contredisent des comportements généralisés dans la société civile, comme il serait fou de demander aux élèves une compréhension directe et intuitive d’un code de conduite qui serait différent de celui de l’entreprise, de la famille, voire de l’État lui-même.

Suite à un attentat terroriste, à une série d’incivilités, à des exclusions sociales suivies d’échecs, nous nous retournons pourtant volontiers vers l’École, y cherchant la faille qui aurait induit son erreur. On lui reproche alors de n’être plus adaptée à ce qui fait le commun de notre société ou de s’accrocher à des valeurs n’ayant plus cours, mais en aucun cas de recevoir des élèves conformes à la doxa, d’accepter des enseignants constitués des habitus que personne ne conteste. Faudrait-il une “École sanctuaire” avec des enseignants révolutionnaires et une armée de pions maintenant la cohabitation ?

Moralité publique, moralité privée…

Face à ce nœud gordien, il est donc bon de se demander quelles valeurs véhicule notre société et comment elles se retrouvent, en bonne logique, dans le comportement des élèves, dans les méthodes éducatives. Qui, par exemple, remet en cause la publicité si l’on exclut une petite poignée d’activistes contestataires ? Nos enfants en sont abreuvés dès le plus jeune âge, ils ne voient d’adultes s’y opposer qu’au sein de familles marginales, n’entendent aucune analyse des raisons qui motivent une telle débauche de moyens financiers, culturels, sociologiques, même pas chez les enseignants, eux-mêmes ayant toujours “quelques temps de cerveau disponible”. Les ressorts de la publicité sont pourtant évidents : elle propose du beau à bas coût, une vie facilitée par des produits infaillibles, de la nouveauté sans cesse répétée, un code de reconnaissance adapté à tous les groupes sociaux, etc. Que dire alors à un enfant manifestant en classe son refus de faire un effort pour produire un beau dessin, de transporter quotidiennement livres et cahiers à l’heure de la tablette, de répéter ce que l’on apprenait hier, de parler différemment au maître qu’à ses copains, sous prétexte que son code langagier est un droit ?

Moralité publique, moralité privée…

La publicité n’a de sens que dans un contexte de concurrence. S’il ne fallait pas dénigrer le produit du voisin, mentir pour faire croire que le leur est meilleur, pourquoi les publicistes se donneraient-ils autant de mal ? Que dire alors à l’enfant qui refuse de coopérer avec son voisin de table, qui dénigre le travail de l’autre, qui ment effrontément pour faire passer son idée, pour convaincre de sa qualité ?

Quand des terroristes tuent les caricaturistes, les adultes crient à la liberté d’expression. Quand est-il alors de la liberté d’expression de l’élève qui déclare sans sourciller que son prof l’emmerde ?

Nous vivons sous un régime néolibéral qui glorifie l’entrepreneur chanceux et dénigre aussi bien le SDF que le fonctionnaire. Que dire alors au petit dealer de récréation, au raquetteur qui conçoit son activité comme une entreprise ?

Nous vivons tous à un rythme qui aurait rendu complètement fou n’importe quel citoyen d’avant-guerre. Les parents travaillent plus pour gagner plus, se réjouissent de “faire les courses” le dimanche, les enseignants croulent sous des réformes aussi incessantes qu’inutiles, les enfants sont surbookés par les activités scolaires et extra scolaires. Et l’on voudrait que l’enfant donne du temps au temps, qu’il soit calme et non hyperactif, qu’il soit concentré, qu’il ne remette pas au lendemain ce qui lui pèse.

Moralité publique, moralité privée…

Comme nos gouvernements qui sont passés, sans tambours ni trompettes, de l’État providence à l’État entrepreunarial, l’École a suivi la même logique sans que nous nous en rendions compte. On a exigé de l’École une obligation de résultat, on lui a imposé une culture d’entreprise, sans se douter que cela remettait en question ses missions essentielles. Les enfants, qui de tous temps ont su gratter là où cela nous démange, nous font payer notre acceptation d’un système qu’ils n’analysent pas mais qu’ils subissent.

S’il en était encore besoin, il est bon de rappeler que tous les enseignants sont capables de nommer des comportements pathologiques qui n’existaient pas il y à vingt ans. Et ce n’est pas l’École qui a inventé les nouveaux perturbateurs qui parlent en classe sans aucune retenue, qui se lèvent sans autorisation, qui agressent le voisin pour un regard, qui traitent ouvertement le maître de bouffon, qui (comme Wall Street) sont perpétuellement en dépression ou en état d’euphorie ! Ce ne sont pas non plus les parents, les enseignants, les enfants, les ministres de l’éducation, tour à tour mis au pilori, qui sont responsables. C’est la société, c’est-à-dire nous tous, à des niveaux différents, avec des pouvoirs et donc des responsabilités diverses, qui acceptons un monde tel que l’on peut raisonnablement se demander quels enfants allons-nous laisser au monde !...

Moralité publique, moralité privée…

Il n’y a pas d’autre choix que de renverser ce système social et économique qui manifeste à travers l’École toute sa pathologie. C’est à ce prix, et seulement à ce prix, que l’École, les maîtres, les enfants changeront ! Mais c’est là un combat qui ferait passer la guerre Merkel contre Tsipras, l’austérité allemande contre la dignité grecque, pour une bataille de boules de neige….

Tag(s) : #Société