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Ma Grand-mère et les djihadistes…

Quinze jours après les attentats du 13 novembre, le temps est venu pour que la colère, l’indignation, la compassion pour les victimes, fassent place à la réflexion. Il a été difficile en effet, d’échapper au flot d’articles, de chroniques, d’images déversées sans pudeur par les médias, difficile de s’abstraire du sensationnalisme, du voyeurisme, de la récupération politique, voire de l’appel à la riposte guerrière, et d’en tirer un minimum d’analyse sur l’islamisme radical, sur les causes de cet événement, sur sa généalogie… La presse, les radios, les télévisions, ont surfé sur le discours va-t-en-guerre du gouvernement, sur l’élan patriotique d’une France soudainement unie, sur l’embarras de la communauté musulmane qui s’abrite derrière des « pas en mon nom » par peur des amalgames, sur des partis politiques s’accusant mutuellement de laxisme, d’incompétence, d’absence de projet, sur les témoignages plus souvent bouleversés que bouleversants des divers acteurs, le tout sur arrière fond de la vague migratoire, de l’instabilité politique mondiale, de la croissance en berne, du réchauffement de la planète et de son corollaire, la COP21.

Mais tout d’abord, que dit-on sur l’État Islamique (Daesh) ? On a tout dit : que les terroristes étaient le fruit de l’exclusion sociale de nos jeunes banlieusards, le résultat d’une tolérance abusive au voile et à l’abattage Hallal, à la prolifération des mosquées en terre chrétienne. On a dit que la politique menée au Proche Orient débordait sur la France sous la forme d’une guerre de religion. On a glosé pour savoir s’il s’agissait de dérives religieuses, de pratiques sectaires, d’une pathologie ou d’un complot mondialisé contre l’Occident. Certains ont prétendu que c’était le signe d’un effondrement de l’idéologie salafiste quand d’autres affirmaient que ce n’était que le début du choc des civilisations. Les terroristes ont été tantôt classés dans la catégorie des paumés en mal de reconnaissance sociale, tantôt décrits comme de redoutables intellectuels, fins connaisseurs des textes coraniques, internautes avisés et grands stratèges…

Je retiens personnellement de ces jugements le qualificatif de « sectaire ». On y trouve la coercition et la manipulation mentale en vue d’embrigader des adeptes, la banalisation du sacrifice suprême, la radicalité des comportements, la haine de toute altérité, la suspicion envers tout ce qui peut être extérieur au groupe, etc. Comment ne pas penser au suicide collectif des adeptes du Temple du Peuple au Guyana en 1978, aux Davidiens qui ont préféré périr dans l’incendie de leur ferme de Waco au Texas en 1993, à l’Ordre du Temple Solaire en Suisse et dans le Vercors en 1997 ? Comment ne pas évoquer la folie des Japonais de Aum Shinrikyo (l’enseignement de la vérité suprême) qui en 1995 déversaient du gaz sarin dans le métro de Tôkyo en faisant plus de 5000 blessés ? Daesh qui attire des adeptes de tous pays et de toutes religions grâce à de remarquables vidéos diffusées par YouTube et par d’habiles recruteurs locaux est bien une secte, au sens le plus négatif qui soit. Et comme toujours dans une secte, il est quasiment impossible de discuter rationnellement avec son Guru, de convaincre les adeptes qu’ils se sont faits bernés. Leur raisonnement est généralement logique, fondé sur des vérités incontournables, des textes authentiques. Ils ont réponse à tout. Pour avoir suivi plus de six mois un ex-adepte de la Scientologie, financièrement ruiné, perturbé au point de sombrer dans la toxicomanie, ayant perdu tout contact social alors qu’il avait jadis une famille, une grande culture, une stabilité professionnelle, je sais combien il est difficile de sortir du cercle infernal de la rhétorique sectaire, même après en avoir été exclu, l’avoir abandonnée, en avoir souffert.

Abou Bakr Al-Baghdadi qui, en juillet 2014, s’est autoproclamé Calife et chef de l’État Islamique dans la mosquée Al-Nour, est un grand érudit. Musa Cerantonio, le grand recruteur de Londres est incollable sur le Coran et sur toute la littérature islamique. Non seulement ces hommes sont séduisants, mais ils sont les “moteurs de la volonté divine”, “les agents de l’apocalypse”, tels que décrits par le prophète lui-même. Et plus ils recevront de bombes russes ou françaises, plus nombreuses seront les pertes dans leurs rangs, plus le Livre leur donnera raison, plus les musulmans tièdes et pervertis par l’Occident seront prêts à la conversion, prêts à devenir les “pieux devanciers” de l’apocalypse (expression qui se dit en arabe al salaf al salih et qui a donné le mot salafisme). Les musulmans eux-mêmes sont gênés aux entournures quand ils tentent d’absoudre l’islam (comme s’il existait “un islam”), et récitent tel un mantra “l’islam est une religion de paix ”. Les plus cultivés savent qu’il y a des Sunnites, des Shiites, des Soufistes, des Salafistes, des Wahhabites, des Alaouites…, et que leurs différents ne sont solubles que dans la laïcité, pas dans la théologie !

Qu’implique donc une lecture laïque de l’État Islamique ? Tout phénomène social, tout “noème”, a une généalogie, une insertion géographique, des causes et des corrélations, des prolégomènes et des effets. Disserter sur Daesh ne peut donc dispenser de prendre en compte l’histoire de la main mise occidentale sur le Proche Orient, sur les intérêts pétroliers, sur les vieux relents de croisades et de colonialismes, sur l’écologie, sur l’histoire du Califat ottoman, des protectorats, du sionisme, sur la diversité des langues, des croyances, des structures sociales, etc. Les gouvernements occidentaux semblent ignorer la richesse de cet immense patchwork et le réduisent à un pot-pourri informe et indifférencié. C’est la même méconnaissance qui d’ailleurs fait rassembler sous le même vocable d’occidentaux tous les peuples d’Europe, d’Amérique, d’Australie et mène les “fous de Dieu” à frapper n’importe qui, n’importe où.

Mais ce que je retiens de cette complexité historique, philosophique et sociale, c’est qu’elle est cause de grands désordres et d’absurdes choix politiques. Reste à savoir si notre ignorance de la réalité proche-orientale est inconsciente auquel cas nous la subirions, ou machiavélique auquel cas nous l’utiliserions. Et dans ce dernier cas, il est tout de même une constante n’échappant qu’à ceux qui ne veulent pas voir, c’est qu’en arrière-plan de toutes ces questions, apparaît la recherche de profits financiers, pour ne pas dire sa nécessité.

Pour quelle autre raison tant d’armes circuleraient-elles ? Pourquoi sommes-nous si tolérants envers les investisseurs qataris ou saoudiens, de l’immobilier aux écoles coraniques en passant par les clubs sportifs ? Pourquoi éprouvons-nous le besoin de condamner pour cause de tyrannie un chef d’État auquel on a déroulé le tapis rouge la veille ? Pourquoi la France et la Grande Bretagne ont-elles tant investi d’énergie dans ces régions sinon pour alimenter leur économie et contrôler la route vers l’Asie ? Et les accords Sykes-Picot signés par eux en 1916 en se servant des minorités opposées aux Turcs, n’étaient-ils pas motivés par des intérêts purement commerciaux ? L’empire Ottoman de son côté, dans sa recherche de puissance n’a-t-il eu aucune incidence sur les revendications identitaires du monde arabe ? Quelles ont été les motivations des géographes occidentaux qui ont tracé ces absurdes frontières toutes droites à travers des zones désertiques peuplées de nomades ? Nous récoltons ce que nous avons semé et malheureusement, nous continuons à semer les conflits à venir.

L’agression occidentale sur la Lybie, qui laisse derrière elle un chaos épouvantable, est prometteuse, tout comme la chasse aux armes de destructions massives irakiennes a fait le lit de Daesh. C’est certainement dans quelques années que nous verrons les dégâts de notre intervention au Mali, au Niger, peut-être quand il n’y aura plus rien à piller dans le sous-sol de ces régions…

Deux grandes erreurs perdurent dans notre France démocratique, héritière des Lumières et de la Révolution : celle de croire que l’on peut exporter notre idéologie, s’immiscer dans l’histoire des autres peuples sans dégâts, et celle de croire que la raison et la technologie viennent à bout de tout. Le coq n’est pas devenu un symbole français par hasard qui se croit roi dans toute bassecour. Ces deux erreurs ataviques ne cessent de se reproduire, sans cesse alimentées par des philosophes jouant les apprentis sorciers dans des diners mondains, des entrepreneurs toujours à l’affut d’un nouveau marché, des politiques usant de la peur pour grimper dans les sondages.

Ma grand-mère, qui n’était ni femme politique ni philosophe, avait coutume de dire devant un grand désordre qu’un chat n’y retrouverait pas ses petits. C’est bien ce qui se passe avec les islamistes qui sont la résultante d’un faisceau si complexe de causes que nul ne pourrait en dresser la liste exhaustive. Lâcher des bombes sur la Syrie pour éradiquer une secte est aussi stupide que de chercher à raisonner le Témoin de Jéhovah qui vous affirme que la terre a été créé il y a six mille ans, de conseiller à un dépressif de se secouer, de demander à un politique de tenir compte du bien commun, à un financier de partager son gâteau…

Tag(s) : #Politique