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Après les attentats, un dommage collatéral…

Les attentats contre Charlie Hebdo, le supermarché kasher, le Bataclan, ont eu pour effet essentiel de donner au gouvernement l’occasion de laisser libre cours à ses instincts guerriers. C’est la logique de la violence qui entraîne celui qui la subit sur le même chemin que celui qui la provoque. La déclaration de l’état d’urgence, les perquisitions abusives chez des personnes n’ayant aucun rapport avec le terrorisme, les interventions militaires hors du territoire, l’inscription de la déchéance nationale dans la Constitution, tout cela ne suffisait pas. Deux députés, l’un républicain, l’autre socialiste, ont déposé en décembre devant l’Assemblée, un rapport visant à préparer les jeunes citoyens français à la défense de la nation, et cela dès l’âge de 12 ans. Nous voilà revenus au bon vieux temps de la fin 19° siècle. L’ennemi n’est plus le Teuton, c’est l’islamiste, il n’est plus au-delà de nos frontières mais bien de chez nous, prêt à égorger nos fils et nos compagnes. Aux armes citoyens !

J’entends déjà les commentaires : « Le vieil anarchiste et ancien objecteur de conscience a un retour de printemps. La couleur kaki lui fait voir rouge, il exagère… » J’aimerais pourtant tellement me tromper ! Mais à la lecture du rapport, le doute n’est pas possible. Les nostalgiques du Service militaire obligatoire ont été réveillés par Daesh. Des enseignants, pris dans la fureur sécuritaire et l’envoutement de l’union sacrée, se prennent d’une soif de collaborer à “l’acculturation de la jeunesse au monde de la défense” . Le terme est bien choisi : acculturer = assimiler un groupe ethnique, les individus d'un groupe culturel, à un autre groupe culturel, nous dit le Trésor de la Langue Française. Les militaires voient poindre la reconnaissance de leurs talents : “les jeunes y apprendront le vivre-ensemble, les valeurs civiques, la discipline, le dépassement de soi, le goût de l’effort, bref tout ce qui constitue l’ADN de nos armées.” Nombre de parents sont pris de nostalgie : “Le Service National était pour des générations entières un rite de passage à l’âge d’homme. Ce n’était que libéré de ses obligations militaires que l’on pouvait se marier, choisir un état professionnel, bref s’établir. Le service faisait du conscrit un homme !” C’est vrai que l’on ne peut nier que c’était l’occasion d’apprendre à boire et fumer comme un homme, d’aller en bande au bordel pour ceux qui n’y auraient pas été seuls, d’apprendre à obéir à des ordres idiots, de se couler dans le moule sans ciller. “Je veux voir qu’une tête” hurlait l’adjudant. Alors mon fils, nous étions des hommes !

Non je n’exagère pas. Les députés Marianne Dubois et Joaquim Pueyo, les auteurs du rapport ne sont pas les seuls à réclamer une reprise en main de la jeunesse avant qu’elle ne se perde dans la dérive sectaire de l’islamisme. Le général Douin avait raison, lui qui déclarait en 1996 que “ pour créer un lien entre le jeune français et la nation, il faut agir entre 12 et 15 ans. Tout se passe à ce moment. Quand on reçoit un soldat âgé de 18 à 20 ans, il est déjà trop tard…”. A l’époque, le général était ringard, mais son heure de gloire est proche, ses alliés deviennent nombreux, à commencer au sein de l’Éducation Nationale : “Chaque jeune français devrait, avant d’avoir quitté le système scolaire, avoir participé à au moins une commémoration locale ou au ravivage de la flamme de la nation aux pieds de l’Arc de triomphe.” C’est aussi beau que du Charles Hernu des années 80 : « Chaque jeune doit arriver à l’armée préparé, et préparé par l’école »…

Après les attentats, un dommage collatéral…

Cette ambition d’intégrer la jeunesse dans un grand élan patriotique est non seulement une vieille nostalgie, mais nous disent les auteurs du rapport, “elle est ravivée, à intervalles réguliers, par des événements dramatiques qui témoignent d’une intégration républicaine et sociale insuffisante d’une part importante de la jeunesse française : émeutes urbaines de l’automne 2005 et, avec une plus grande acuité, attentats terroristes commis cette année sur le territoire national par des ressortissants français”. Le rapport de cause à effet est dit!

Comme dans la rue quand il s’est agi de se déclarer Tous Charlie, nous sommes prêts à nous mettre au garde à vous, ce qui en soi est déjà grave, mais en sus, à mettre nos enfants dès 12 ans dans la même posture, ce qui serait dramatique. Le consensus est là, de l’extrême droite à l’extrême gauche on en trouve voulant “ instituer un parcours de citoyenneté qui redonne sa place à deux vertus cardinales des sociétés démocratiques : pour tous, l’obligation, donc le devoir civique, du recensement et de l’appel de préparation à la défense, et au-delà, pour certains, le volontariat, qui sollicite l’esprit d’engagement” comme l’expliquait Lionel Jospin en septembre 1998.

A la faveur de l’état d’urgence, le projet de confier nos jeunes à l’armée pour les acculturer à l’idéologie militariste n’est pas une vue de l’esprit. Le risque est suffisamment réel pour que vous lisiez le rapport Dubois-Pueyo. Moi non plus je ne suis pas seul, B. Girard m’a devancé sur Médiapart !

Tag(s) : #Société