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Un exercice de démocratie…

Il est rare de rencontrer quelqu’un qui ose se déclarer non démocrate, cette notion ayant été intégrée par tous, de l’extrême droite à l’extrême gauche. La communiste République chinoise, autant que la conservatrice Hongrie de Viktor Orbán, sont des “démocraties”. On ne compte plus le nombre d’ouvrages, d’essais, d’analyses, d’articles, de mémoires, qui traitent de ce que doit ou devrait être une démocratie. Pour clarifier le sujet, l’essentiel me semble être de le prendre par les deux bouts, celui de la pratique et celui de l’idéal. On peut imaginer ce que serait une parfaite démocratie, celle où le Démos, le peuple entendu au sens de l’ensemble des individus concernés par l’exercice démocratique, participent à l’élaboration du Kratos, le pouvoir au sein de cet ensemble. Pour Jean-Jacques Rousseau, “il n’y avait de démocratie que directe”, en quoi il s’opposait à ceux qui, au nom des contraintes imposées par le grand nombre, préconisaient une “démocratie représentative”.

Les hasards de la vie viennent de me proposer un excellent exercice pratique. Une copropriété regroupant plus de 800 propriétaires est en crise. Dans un groupe aussi modeste au regard d’une nation, la démocratie serait-elle plus simple ? Deux modes de gestion s’affrontent, l’un favorisant l’humain et la convivialité, l’autre réclamant la rigueur budgétaire et la stricte application des lois et des règles. Deux groupes se constituent qui militent dans un sens ou dans l’autre, tirant à hue et à dia, au point que l’atmosphère en est polluée, qu’une mini “guerre civile” s’instaure, que les injures et les invectives volent en tous sens, souvent très bas ! Les deux options sont aussi respectables l’une que l’autre, et chacune comporte autant d’avantages que d’effets pervers. Mais chaque parti étant persuadé de l’excellence de sa position, aucun ne veut lâcher un pouce de terrain. Nous sommes en plein exercice pratique de démocratie !

L’idéal voudrait, en premier lieu, que chaque propriétaire puisse exprimer son opinion. C’est en théorie possible puisqu’un Conseil Syndical est habilité à recevoir toute doléance, qu’une Assemblée Générale annuelle permet à tous de prendre la parole, qu’un Syndic professionnel est là pour regrouper et synthétiser les desiderata. Mais l’inégalité est grande entre celui qui domine l’expression orale et écrite et celui qui s’y noie, entre celui qui sait s’affirmer en public et celui qui s’efface, entre celui qui jouit du conflit et celui qui s’en effraie. Faute d’une éducation permanente à la parole ou, à défaut, d’un médiateur suffisamment pédagogue et patient, la démocratie est un vain mot.

L’idéal serait que les règles du jeu démocratique soient posées préalablement à toute mise en acte, que chacun les connaisse, qu’un arbitre siffle les manquements et puisse sortir les cartons jaunes ou rouges. Même le football serait impossible sans cela. Que dire alors devant un propriétaire qui prend la parole en Assemblée Générale sans y être autorisé, avant même qu’un Président de séance ait été élu ? Que dire de celui qui élimine un adversaire par la peur, l’embrouille ou la diffamation, de celui qui distille dans l’ombre rumeurs et fausses nouvelles, de celui qui joue des faiblesses, des sentiments, des manques de l’autre pour l’entraîner sans vergogne dans son camp… ? Faute d’une éducation civique couplée à l’arbitrage d’un “sage”, la démocratie est un vain mot.

L’idéal serait qu’une proposition soit expliquée avec suffisamment de clarté pour qu’elle emporte l’adhésion de tous, qu’en cas de doute, la minorité se plie au choix de la majorité, qu’une faible majorité amène à une expérimentation qui sera ensuite analysée, reconduite ou annulée. Cette prudence démocratique est inévitablement lente, bavarde, conflictuelle, et beaucoup sont tentés de passer outre, de forcer le choix au nom de l’efficacité, de l’urgence, voire de la paix sociale. Faute de temps, d’errements possibles, de patience, la démocratie est un vain mot.

De ces observations concrètes, résulte que la démocratie ressemble à un chemin long, tortueux et semé d’embûches. Jamais elle ne sera un produit fini puisqu’elle est sans cesse remise en cause à l’arrivée de chaque nouvel acteur, de chaque génération. La démocratie ne peut être qu’un processus, toujours en danger de perversion ou d’incompréhension, toujours opposée à des conflits d’intérêt. Jamais nous ne devrions dire “je suis démocrate”, tout au plus “je tente d’être démocrate”

Tag(s) : #Politique