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“Universel” serait-il, dangereusement, un mot valise ?

L’actualité, avec les attentats, les guerres dites de religions sur fond d’enjeux économiques, les impasses climatiques, le tsunami de réfugiés en Europe, tout amène les commentateurs, les éditorialistes, à user de grands mots tels que l’universalisme. Les Droits de l’homme sont universels. Le libéralisme est universel. Une religion peut être universelle puisque l’une d’elles est même catholique (du grec καθολικός, universel). La pince et le suffrage sont parfois dits universels ! Étymologiquement, est universel ce qui s’étend à tout, à tous et partout, comme la gravitation.

Ce qui se conçoit bien au niveau d’une loi générale de la physique, pose tout de même quelques problèmes quand il s’agit d’une idée, d’une conception du monde, d’une religion, en cela que l’universel ne se discute pas, qu’il est bon de le faire partager au plus grand nombre. Comment peut-on imaginer qu’un Inuit, un Californien, un Kanak, aient une même vision de l’homme, de la nature, de l’économie ? L’universel découle d’une transcendance, d’une origine qui dépasse les volontés individuelles, les choix philosophiques particuliers. Pas étonnant alors que la plupart des religions soient universalistes puisqu’elles sont inspirées par un ou des Dieux, que l’idée d’universalisme dénote une pensée religieuse dès lors qu’elle sort du strict cadre de la physique.

Je ne reproche pas aux croyants d’avoir une pensée religieuse, ils sont dans une logique imparable. Mais en revanche que fait-on quand on institue un droit universel, sinon lui conférer un caractère transcendantal qui met au ban de l’humanité quiconque y déroge ? Que fait-on quand on considère la démocratie, le libéralisme économique, comme la seule forme de pensée pensable ? Le plus puissant catalyseur des guerres, de la barbarie, des totalitarismes qui ont émaillé l’Histoire de l’humanité, n’est-il pas le sentiment que ce à quoi l’on croit devrait être universellement partagé ?

Le colonialisme s’est abrité derrière l’idée que le modèle occidental pouvait et devait s’appliquer à tous, faisant fi des particularismes culturels et historiques. La chrétienté, autant que l’islam, se doit de sauver son prochain, ce pauvre ignorant le message du Dieu sauveur. Cela justifie les croisades, les missions exterminatrices en Amérique latine, le djihad, cela explique les intégrismes et leur cortège d’exactions, de l’inquisition à la charia. Le TINA de Margaret Thatcher comme l’assurance de l’ordo libéralisme mondialisé sont des tentations universalistes qui, comme toutes les autres, organisent la soumission nécessaire de tous aux Lois du marché, l’adhésion au miracle économique du capitalisme. On peut remarquer au passage que l’usage du mot Ordo est hérité de la religion, le Miracle allemand est aussi beau que ceux de Lourdes, les Lois du marché rappellent celles du Décalogue.

On parle ad nauseam sur les ondes et dans les journaux de la guerre de religion que nous livre Daesh, du dangereux flux de migrants d’une autre culture, du choc des civilisations. Ces analyses induisent une opposition entre les bons et les mauvais, les justes et les agresseurs, les légitimes et les intrus. Cela s’appelle mettre de l’huile sur le feu et, d’un côté comme de l’autre, chacun est dans sa vérité, son bon droit. La justice serait de reconnaître ce qu’il y a d’universalisme dans l’Occident, dans les diverses religions, dans nos doctrines économiques. L’intelligence serait de chasser de nos esprits ces relents de mythologie, ces reliefs d’une transcendance que nous voulons croire évacuée. Alors nous pourrions nous enrichir de la différence de l’autre, nous reconnaître uniques sans être meilleurs, se trouver voisins sans ériger des frontières, collaborer au lieu de se piller, oublier ce mot valise d’universel ou le réserver à la gravitation…

Tag(s) : #Linguistique