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Manifestation à Athènes.
Manifestation à Athènes.

Le blog de notre ami Panagiotis Grigoriou, Greek Crisis, parlait la semaine dernière d’un basculement sensible dans l’opinion des Grecs : d’un européisme contraint faute d’alternative pensable, la tendance semble être désormais à un anti-européisme radical (article titré : L’euroscepticisme des Grecs ). En bon anthropologue, il notait des changements d’attitudes et de discours encore impensables à la fin de l’été. En septembre dernier, on sentait venir le mouvement mais sans trop y croire. La propagande faisait encore croire que, hors de l’Europe, la moindre bouteille d’eau coûterait trois fois plus cher sans la moindre chance de garder ce qu’il restait des salaires et des retraites. Le 12 juillet dernier, je notais sur mon blog : Personnellement, je constate que dans une petite ville de province [Igoumenitsa, 15000 habitants) aussi centrale et révolutionnaire que peuvent l’être en France Mende ou Aurillac, on constate une brusque montée des défenseurs de la drachme, dans toutes les classes sociales, toutes les professions : “Les touristes dépensent leur argent en Turquie, ou en Croatie au lieu de venir chez nous…”, “les salaires et retraites venus de l’étranger seraient meilleurs une fois convertis en drachmes…”, “la Grèce peut être leader dans les Balkans alors qu’elle ne sera jamais qu’une colonie germanique dans l’Europe…”, etc. Ces réflexions émanaient d’un pope, d’un petit restaurateur, d’un artisan carreleur…, et contrastaient encore avec la majorité silencieuse et rescapée de la crise, attablée aux terrasses du front de mer. Ces παπαγáλοι (perroquets) de la grande presse répétant à l’envie les thèses troïkanes, mes amis restaient minoritaires.

Libération
Libération

Or, ce samedi 13 février, le renversement se confirme et dans son dernier billet intitulé La fin des Tsiprosaures ?, Panagiotis nous annonce l’entrée des tracteurs dans le cœur d’Athènes, accueillis en libérateurs par les citadins manifestants. « Les paysans Crétois ont été les premiers à débarquer au Pirée, très tôt dans la matinée de vendredi ». Cela ne peut plus durer disent-ils, et il est de notoriété publique qu’il ne faut pas fâcher un Crétois ! « Ainsi, l’idée deviendrait désormais majoritaire en Grèce, de concevoir que cette violence devrait prendre un caractère ciblé et précis, autrement-dit, apte à faire chuter le gouvernement SYRIZA/ANEL, mieux encore, le système politique dans son ensemble. » La relation de cette entrée des tracteurs sur la place Sýntagma m’a fait penser par sa charge émotionnelle, à l’entrée des chars Leclerc dans le Paris d’Août 1945 !

Il faudra désormais suivre de près les mouvements EPAM et Plan B (souvent cité dans ce blog), les seuls à proposer une sortie de crise possible face aux dinosaures de la politique. Sur les ondes d’une radio athénienne, Leonidas Chryssanthopoulos, chef de file de l’EPAM déclarait il y a quelques jours : “Le gouvernement SYRIZA/ANEL va tomber sous la pression populaire, par la mobilisation conjointe de l’ensemble des secteurs économiques comme de l’immense majorité de ce qui reste de la société grecque. Sauf que cet effondrement concernera de toute évidence l’ensemble du système politique. Nous vivrons alors un événement analogue à la chute de la dictature des Colonels en 1974. Les ministères seront aussitôt occupés par des insurgés appuyés par l’Armée grecque et une Constituante démocratique sera organisée pour très bientôt”.

Ce bel enthousiasme (du grec ancien ἐνθουσιασμός enthousiasmós, “possession ou transport divin”), est peut-être prématuré et relève de la foi plus que de la raison. Les cinq années d’une propagande intensive quant à la dette vont laisser des traces durables, et l’armée peut basculer aussi bien dans le sens de l’EPAM et du Plan B que dans celui de l’Aube Dorée. A mon sens, quand les Grecs réaliseront que leur dette les rend impuissants, que cette dette n’est pas la leur, qu’elle est injuste, immorale, insoutenable et qu’ils peuvent tout simplement la dénoncer pour repartir à zéro, alors plus rien ne les retiendra entre les griffes du colonisateur. En cela, les nouvelles sont plutôt bonnes, la colère des manifestants rassurante…

Deux visages, deux époques...
Deux visages, deux époques...

L’anthropologue Panagiotis Grigoriou, toujours sensible aux images sémiologiques, nous communique deux photos de presse éloquentes que je me suis permis d’accoler l’une à l’autre : à gauche le visage heureux et fier d’un paysan crétois manifestant à Athènes, à droite un député Syrisa quémandant un temps de parole au Parlement. Deux époques, deux styles, deux histoires ! J’espère retrouver cet été une Grèce libérée, appauvrie mais aussi fière qu’au lendemain du référendum de juillet, en convalescence mais prête à montrer au Monde ses étonnantes capacités de résilience…