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Des naturistes et des oiseaux ou un site SEVESO...?

L’OTAN a construit dans les années cinquante un réseau d’oléoducs et de dépôts d’hydrocarbures destinés à subvenir aux besoins pétroliers des forces de l’Alliance. La partie française du réseau est appelée ODCF (Oléoducs de Défense Commune en France). La responsabilité de l’exploitation et de la gestion a été confiée au SNOI (Service National des Oléoducs Interalliés). Le SNOI, par le biais d’un contrat renouvelé annuellement, soutraite la gestion du site à l’entreprise TRAPIL, une filiale de Total. Sur le site idyllique de l’Espiguette près du Grau-du-Roi dans le Gard, se trouve un dépôt de carburant, et un projet de Plan de Prévention des Risques Technologiques (PPRT) devant être renouvelé, une enquête publique a été organisée du 17 février au 18 mars 2015.

Ce dépôt de carburant classé SEVESO 3 (le seuil à plus haut risque) est situé dans une zone déserte (à 1,3 km de la première habitation et à 5km de la ville du Grau-du-Roi) et occupe 23 ha en bordure de mer. Il contient 66 000 m3 de liquides inflammables (carburéacteur et gazole). Il est situé dans une zone protégée à six titres au moins : Site Natura 2000, Parc régional de Camargue, Zone humide d’importance internationale, Réserve de biosphère, ZPS… La pointe de l’Espiguette est inscrite en site classé au titre du paysage, et accueille plusieurs milliers de baigneurs chaque été, dont une zone naturiste située à 300 mètres du dépôt. Les dunes qui séparent le dépôt de la mer sont classées ZNIEFF (Zones Naturelles d'Intérêt Écologique Faunistique et Floristique ). Mais le dépôt de l’OTAN étant antérieur à toutes ces classifications, il bénéficie du privilège de l’antériorité. Ceci concerne également les normes de sécurité (7 réservoirs semi enterrés qui ne sont pas équipés de doubles parois, 87 km d’oléoduc enterrés entre Noves (B. du Rhône) et Le Grau-du-Roi…). Il est à remarquer que selon le dossier, les épreuves des canalisations contenant du carburéacteur sont réalisées par TRAPIL qui est donc juge et partie en matière de sécurité. La surveillance du site est réalisé par un système automatisé qui transmet les informations au centre de contrôle situé à Champforgueil, en Bourgogne. Le site est clôture et les locaux techniques sont dotés d’une détection alarme intrusion en relation avec les pompiers et gendarmes locaux (ce qui laisse beaucoup de temps à un intrus mal intentionné…).

Le site du dépôt
Le site du dépôt

Dans son étude des risques, l’exploitant (TRAPIL) a identifié 29 scénarios accidentels pouvant avoir lieu, établi leur degré de gravité et a conclu que les enjeux humains autour du dépôt, “notamment dans les limites définies par les modélisations de scénarios”, sont très faibles (bien entendu, “la population estivale présente sur la plage du Grau-du-Roi n’est pas comptabilisée dans la zone d’étude”)!

Le dossier a été présenté au maire du Grau-du-Roi le 9 septembre 2015 et l’enquête publique a été si bien annoncée que 14 personnes seulement et 5 associations s’y sont présentées . Mais l’annonce des trois journées de permanence du commissaire enquêteur ayant été faite dans les journaux locaux, sur le site de la mairie et par affichage, on peut en déduire que les autorités locales ont suivi scrupuleusement les prescriptions réglementaires et que le public ne s’est guère intéressé à la question….

Les questions environnementales ont été vite balayées par l’enquêteur : “C’est hors sujet dans le cadre d’un PPRT mais à souligner quand même“…“ l’impact du dépôt sur le milieu naturel est nul“… “en cas d’accident majeur, la flore serait détruite dans l’enceinte du dépôt mais il n’y a aucun moyen de s’y opposer“… “le dépôt n’est pas soumis à évaluation environnementale, (décision délivrée par le Préfet du Gard le 9.04.2015 en application de l’article R122-18 du code de l’environnement) ”“l’exploitant dispose d’une étude d’impact et d’une étude de dangers dont la mise à jour est régulière (tous les cinq ans)”…“ces installations ne seront supprimées que sur décision de l’État pour manque de rentabilité ou fonctionnement trop coûteux”.

La présence de plusieurs milliers d’estivants et de leur éventuelle évacuation en cas d’accident (impensable dans les conditions actuelles d’accès et de stationnement) est encore plus simple : “En cas d’accident majeur la situation serait maîtrisée par les services d’ordre qui bloqueraient la circulation routière pour permettre l’intervention des services de secours et une évacuation par voie maritime pourrait également être envisagée”. Quiconque s’est trouvé bloqué pendant plus d’une heure sur l’unique route d’accès, un dimanche soir d’été, peut apprécier l’optimisme de l’enquêteur !

Quant aux risques d’attentats, ils ont été déclarés nuls car “le dépôt a été prévu pour faire face aux bombardements aériens redoutés à l'époque de sa construction”. Les touristes belges peuvent être rassurés, le site sauvage de l’Espiguette est aussi bien protégé que l’aérodrome de Bruxelles !

Reste le risque d’inondation puisque toutes les études indépendantes ont prouvé que la mer gagne plusieurs centimètres par an et que les dunes sont instables et mal protégées. Le réchauffement climatique laisse prévoir à moyen terme un recul du littoral, notamment en cas de conjonction d’une inondation terrestre, d’une marée et de vagues exceptionnelles. La réponse est évidente : “Il est possible que certaines installations subiraient des dommages plus ou moins importants suivant le niveau de l’eau de submersion (installations électrique par exemple), mais sans répercussions sur l’environnement”. C’est beau comme de la littérature japonaise façon Fukushima. L’enquêteur, en possession de documents chiffrant à 200 ans la durée de l’érosion du site, ne peut raisonnablement entendre les observations faites par les associations locales (photos aériennes à l’appui) qui prévoient une échéance de deux à trois décennies seulement. Les écologistes ne sont pas sérieux !

Les associations ont relaté un accident survenu en 1990 sur une canalisation qui aurait causé une pollution des nappes phréatiques encore vérifiable aujourd’hui. Mais l’enquêteur affirme que “les risques de transfert de cette pollution résiduelle sont limités du fait du faible hydrodynamisme de la nappe au droit du dépôt”. Circulez, il n’y a rien à voir… Enfin, un quidam a souligné que les risques n’avaient été étudiés que sur un périmètre très rapproché et que les effets indirects d’un accident de grande ampleur avaient été ignorés, remarque qui est le signe d’un esprit chagrin. Le rapport précise alors que, “hors des effets étudiés dans les dossiers de l’enquête, il n’est pas possible d’imaginer d’autres effets indirects”, voilà qui est imparable ! La conclusion était prévisible : “J’émets un avis favorable à la mise en place du Plan de Prévention des Risques Technologiques autour du dépôt d’hydrocarbures de l’Espiguette tel que présenté dans le dossier d’enquête“. Signé Léon Grzeskowiak, enquêteur. Fin des 49 pages du rapport fourni par la Préfecture du Gard…

Des naturistes et des oiseaux ou un site SEVESO...?

Certains s’en réjouiront : la municipalité qui fait des efforts remarquables pour développer l’image de marque de cette station balnéaire, les commerçants qui ne vivent que du tourisme, les propriétaires de logements secondaires qui louent à la semaine ou au mois et fort cher aux 70 ou 80 000 touristes chaque été. Quelques panneaux aux entrées des plages et des parkings, indiquant aux baigneurs la présence d’un établissement classé SEVESO 3, et qu’en cas d’accident, il serait prudent qu’ils restassent dans l’eau en attendant les secours, seraient du plus mauvais effet. L’image de carte postale de l’Espiguette en prendrait un coup ! Quant aux flamands, hérons, ragondins et autres bestioles protégées, ils seront priés de ne pas se plaindre, les salicornes, saladelles, lys et autres plantes également protégées, n’auront, elles, aucun moyen de s’enfuir !

La nécessité de ce dépôt ne semble pourtant pas vitale pour l’OTAN qui pourrait construire un dépôt moderne et sécurisé sur l’axe principal de l’oléoduc, entre Marseille et Strasbourg. Le site de l’Espiguette ne se justifiait que par la présence d’un sea-line aujourd’hui hors service, au bout duquel venaient jadis s’approvisionner quelques navires militaires. Tous ces risques sont donc pris pour des raisons purement budgétaires et par inertie administrative. Le Comité d’Alerte Pour l’Espiguettte (CAPE) qui s’est constitué à la suite de cette brillante enquête et souhaite le démantèlement de ce site inutile et imposé, va donc se battre contre de sérieuses résistances !...