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L'impasse de l'argent (dessin A. Siffert)
L'impasse de l'argent (dessin A. Siffert)

Lors d’un débat sur diverses alternatives (monnaies locales, SEL, Revenu d’Existence, Grafiteria…), j’ai été invité à présenter ma position de “militant pour l’abolition de l’argent”. J’en publie le texte ici, à la demande de quelques abonnés.

La monnaie locale, le revenu d’existence, la désargence (cf), les SEL, le tout réuni à la même table, voilà un débat passionnant propre à "décoloniser les cerveaux", comme le réclame à cor et à cri l’ami Serge Latouche (cf).

Personnellement, j’ai commencé par tenter des alternatives au système, il y a très longtemps, en participant à une ZAT avant qu’Hakim Bey (cf) n’invente l’acronyme, en discutant avec René Dumont (cf) avant qu’il ait pu introduire le concept de l’écologie dans le langage courant, en vivant dans un bidonville qui me semblait le lieu approprié pour appréhender la société de consommation, le tout en pleine Trente Glorieuses !

J’ai eu, je l‘avoue, la tentation d’une monnaie locale sensée permettre d’échanger des biens et services à l’intérieur d’un réseau déterminé, sans reproduire la spéculation sur les taux de changes, la thésaurisation à long terme, la multiplication de l’argent-dette. L’idée séduit parce qu’elle s’oppose aux dégâts sociaux d’une distribution inégalitaire. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que le système monétaire induit mécaniquement une recherche de profits financiers et donc la barbarie écologique et politique. Mais la monnaie locale est toujours conçue, organisée, gérée, comme une “monnaie complémentaire”. Cela signifie qu’elle est parallèle à une monnaie supérieure ou principale qui permettrait les échanges entre différents réseaux ou pays. Or, une monnaie principale est par définition incontrôlable par le réseau ou par un seul pays, à moins de rêver d’une autarcie archaïque. Depuis des millénaires l’homme s’en est inquiété. On le voit dans le code d’Hammourabi, vers 1750 av JC (cf). On le retrouve dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote, vers 350 av JC (cf). On le voit aujourd’hui dans les discours de Mélenchon. Trois millénaires avec la même erreur ne nous ont pas suffi! Et c’est sans doute parce que le problème n’est pas l’outil mais ce pour quoi il a été conçu. L’argent nuit gravement à la santé certes, mais il n’est que l’outil de l’échange. J’y reviendrai plus loin…

J’ai eu, je l’avoue, la tentation de lutter pour un revenu d’existence qui pourrait peut-être nous libérer du salariat. La garantie, à vie, d’acquérir les biens nécessaires à la reproduction matérielle soulagerait c’est vrai, bien des misères. Mais comment imaginer des jours heureux avec ce minimum vital, dans cette société consumériste et publicitaire qui a fait de la frustration son moteur essentiel ? Comment éviter que l’écart entre ceux qui se vendent au plus offrant (ou qui se dévouent pour le bien commun, comme on veut) et ceux qui se contentent de leur allocation, ne s’accroisse au point de devenir un insupportable vecteur de violences ? Et puis j’ai écouté la Fondation Rockefeller (œuvre hautement humaniste et révolutionnaire…) se lancer dans la promotion du revenu d’existence en même temps que de l’énergie verte. J’ai pensé alors à cet escroc célèbre proposant la "flexisécurité" pour soulager le travailleur. Il y a anguille sous roche dans cette fausse bonne idée, un piège à con pour fin de monde, une dystopie déguisée en panacée.

J’ai même eu, je l’avoue, la tentation de la gratuité, influencé en cela par Raoul Vaneigem et l’internationale situationniste (cf), avant de réaliser que le gratuit a toujours un coût et que, plus fondamentalement, il n’existe que par opposition au payant.

Pas de monnaie locale, pas de revenu d’existence, pas de gratuité, pas de ZAD, pas de poireaux bios dans le désert des Cévennes… J’ai failli devenir pessimiste ! Mais heureusement je suis un optimiste, aussi bien congénital que quand j’ai trop bu… Et j’ai pensé à l’argent, à la monnaie, aux transactions en tout genre qui nous pourrissent la vie depuis Hammourabi. J’ai commencé par imaginer une société monétaire sans argent, avec juste de quoi acheter le café aux Brésiliens parce que, sans mon petit noir le matin, je suis désagréable, et de quoi se faire payer la blanquette de Limoux et les Rillettes du Mans que les Brésiliens sont incapables de réussir. Et puis en écrivant mon idée noir sur blanc, j’ai constaté que je m’entêtais à vouloir moraliser cet encombrant outil monétaire, que je refusais d’entendre Aristote. Mon erreur venait du fait que je rechignais à sortir de l’échange que je croyais incontournable. Or, que l’échange se fasse sous la forme du troc, du potlatch (cf), du don, du distributisme (cf), du communisme, du néolibéralisme, on retrouve la même difficulté, celle d’user d’un convertisseur universel de l’échange (l'argent) que personne ne maîtrise hormis celui qui a le pouvoir de le créer.

J’ai oublié le “partage” dans cette liste des mots-illusions. “Voilà un concept qu’il est beau” dirait Coluche ! Le partage c’est la panacée, surtout quand on est dans une situation d’abondance, de surproduction, de surcapacité, comme aujourd’hui. Le seul problème, c’est qu’il faut un chef qui tienne le couteau à gâteau, un argentier qui tienne les cordons de la bourse, un État qui garantisse l’équité des grands partageurs. Adieu démocratie, égalité, fraternité, vaches et cochons en abondance. La fonction de partageur donne un pouvoir qui pourrit les meilleurs, qui pervertit les systèmes les plus rigoureux…, sauf à accepter la dictature, seul système rapide, efficace et sans état d’âme.

A force de tourner en rond, j’ai fini par réaliser que, depuis un demi-siècle, il s’était passé un certain nombre de choses qu’Aristote, Marx, Proudhon et Keynes ne pouvaient pas prévoir : nous avons atteint une productivité qui met l‘humanité à l’abri des disettes, une technicité qui éradique l’une après l’autre toutes les pandémies, nous avons le fabuleux outil du numérique et bien d’autres choses qui changent la donne. Pour la première fois, nous avons la possibilité de mettre en adéquation les contraintes et les ressources et donc d’entrer dans l’ère de l’accès. Michel Serres a raison quand il nous dit que nous ne voyons pas venir le contemporain (cf) ! Avec le numérique, l’utopie a changé de camp. Il est devenu réaliste de penser la désargence, qui seule répond aux impasses structurelles qui s’accumulent au-dessus de nos têtes. Il est à l’inverse devenu utopique de croire à la coexistence d’une monnaie (même locale) et de la justice, de profits financiers et de l’écologie, d’une science économique et de la démocratie.

Cerise sur le gâteau, je passe plusieurs mois par an en Grèce : en France, nous voyons peu à peu s’ouvrir devant nous des impasses que nous nommons réchauffement climatique, chômage, récession, migrants, inégalités… Nous avons nos coupables : les hommes politiques, l’économie, les lobbies, l’oligarchie mondialisée, bref le néolibéralisme. La Grèce, qui sert depuis 5 ou 6 ans de laboratoire du consentement au libéralisme, a le privilège de n’être plus à l’entrée de l‘impasse, mais au fond de l’impasse. Nous pensons ici qu’il y a encore des alternatives possibles, parce que de loin, nous voyons encore un morceau de ciel bleu au-dessus du mur. Là-bas, les Grecs ont le nez contre le mur et n’ont plus le recul nécessaire pour apercevoir le moindre coin de bleu mis à part sur leur drapeau national.

La droite ne les a pas plus sauvés que le socialisme, la gauche radicale a trahi. Quant à l’extrême droite, ils ont déjà donné à l’époque des colonels. Et quand je leur suggère l’une ou l’autre de ces alternatives, qui ici nous font croire que le colosse a des pieds d’argile, ils en rigolent comme d’un doux délire. La décroissance, l’écologie, les monnaies locales, les SEL, les SCOP, les ZAD, tout cela les amuse beaucoup. Ils vivent depuis plusieurs années dans un pays capitaliste sans capitaux, entourés d’usines sans commandes, remplies de salariés sans salaires. Ils ont un gouvernement sous contrôle colonial et des Ministrions aux ordres des créanciers, etc. La retraite minimum vient d’être ramenée à 180€, les systèmes sociaux, scolaire et médical, sont en déliquescence. La seule croissance que l’on y trouve est celle des impôts ! Si l’on excepte la poignée d’anarchistes excités qui squattent le quartier d’Exarchia (cf), les Grecs dépriment sévèrement ou s’exilent. Ce que m’apprennent les Grecs, c’est qu’il est désormais utopique de croire que le système est encore perfectible, que la pratique politique peut rimer avec éthique, que la finance peut être sociale et solidaire. Leurs dernières illusions sont parties avec le révolutionnaire Tsipras qui collabore de façon éhontée avec la Troïka, et avec l’occupant Germano-gaulois !

Avant de rentrer dans le concret d’une société a-monétaire, je voudrais juste lever une dernière ambiguïté, la différence qu’il y a entre argent et monnaie. L’argent fait partie du langage courant et fonctionne comme un “mot-valise”. Il recouvre des réalités aussi prosaïques que le fait d’acheter une baguette de pain, et aussi complexes que l’influence d’un taux directeur sur les marchés mondiaux ! Quand je m’adresse à des gens usant du langage courant, des gens sensés, j’utilise le terme générique d’argent. Quand je rencontre un économiste, je suis parfois obligé de faire attention à la précision des concepts. Mais cela ne sert à rien parce que les économistes ont tendance à prendre leur pratique pour une science et se trompent dans leurs analyses avec tant de constance qu’il est vain de chercher à les convaincre de quoi que ce soit. En fait, les économistes refusent de considérer le terme d’argent dans son sens populaire, générique, parce que c’est un excellent moyen de rendre le débat populaire impossible, un peu comme si l’on exigeait du poissonnier qu’il précise s’il vend du poulpe ou de la pieuvre.

Donc, imaginons que l‘argent devienne obsolète comme le suggère Anselm Jappe : dans Le Monde en 2011, il a déclaré qu’ « il faut peut-être se préparer à l'après-argent comme à l'après-pétrole » (cf). Dommage qu’il ait dit “peut-être” pour une chose si certaine ! Que se passerait-il après une crise financière majeure et mondialisée… ? Après les premières heures de joyeuse pagaille, de prises au tas inconsidérées, voire de panique généralisée… Les banques de données n’étant plus infectées par la propriété privée, par l’exigence des profits, elles seront là pour enregistrer les ressources que nous avons, les biens que nous produisons, les talents disponibles, les expériences déjà réalisées. Rien n’est plus simple que d’en calculer les seuils de “renouvelabilité”. C’est le moment ou jamais de passer à l’accès, avec pour seules limites, “il y a ou il n’y a pas”, “c’est utile ou pas”, “c’est écologique ou pas”…

Pour le reste, la nécessité va nous contraindre à inventer, à innover, à changer notre façon de voir, de penser, d’agir, de communiquer… Avec ou sans argent, il faut bien continuer à manger, à se loger, à se vêtir, à produire, à s’activer, à vivre. Ce qui se passera dans la réalité quotidienne, c’est un peu ce qui se passe, ici et maintenant, quand on accepte, comme un postulat mathématique, que l’argent puisse devenir obsolète et que l’on recherche ce que cela implique. C’est ainsi que j’ai écrit mon essai intitulé le “Porte-Monnaie” (cf). Quel que soit le sujet que l’on prenne, aussi prosaïque que le problème du robinet qui fuit ou le choix d’un shampoing, aussi poétique que la propriété privée ou l’éducation, aussi local qu’une Amap, aussi global que la pollution, quel que soit le sujet traité, on s’aperçoit vite que rien ne peut être identique avec ou sans argent. C’est pour cela que nous nous sommes attachés au concept de “désargence” qui n’est pas une proposition “programmative ” comme la “décroissance” mais une démarche intellectuelle qui, pour le coup décolonise de facto notre imaginaire. Le privatif “dé” ou le “a” de “amonétaire”, nous intéresse pour signifier le saut d’un “bassin d’attraction” à un autre, comme disent les mathématiciens, pas comme système final.

Se poser la question de savoir ce que deviendrait chacun des éléments qui constituent notre sociotope sans l’outil monétaire, sans l’impératif des profits financiers, c’est un saut dans l’inconnu, un franchissement du “mur du sou”. Mais c’est aussi l’inévitable découverte que toutes les voies que l’on prenait pour des impasses ont en réalité une issue. Quelques exemples en vrac :

-la prostitution est le plus vieux métier du monde et aucune répression, même la plus meurtrière, n’a pu empêcher le proxénétisme. Sans argent, y aurait-il encore des proxénètes, et pour quel bénéfice ?

-Dans mon roman, j’ai imaginé un escroc ayant fait fortune dans les machines à sous clandestines qui, sans l’argent, se désole de devenir honnête faute de trouver un objet de trafic.

-Plus de 300 millions d’africains manquent d’eau potable alors que plus les pays sont arides plus ils sont riches en ressources aquatiques. Sans profits financiers à la clé, avec la technologie que l’on possède, il ne faudrait pas longtemps pour faire sauter ce scandaleux paradoxe !

-La France compte 3,5 millions de mal logés et de SDF selon le rapport Emmaüs de 2015. Rien que dans ma commune, 80,4% des 23 500 logements sont des résidences secondaires occupées quelques semaines par an (chiffres INSEE), sans compter les milliers de bateaux à quai. Au sujet du logement, imaginez le nombre de locaux de qualité qui ne servent qu’à la circulation de l’argent : la sécurité sociale, les impôts, les assurances, les caisses de retraites, les cabinets comptables… Le nombre de logements qu’ils pourraient libérer règlerait immédiatement tous les problèmes.

-Et la recherche scientifique, enfin libérée des questions budgétaires, des brevets, de la concurrence, enfin dotée des revues en open-source, d’une collaboration internationale et transversale…

Dans notre monde “argentique”, une simple moule fait mieux que cent prix Nobel! Savez-vous que la moule, sans laboratoire high-tech, sans université, sans usine AZF, fabrique le fil chirurgical hyper résistant et imputrescible qui permet de réaliser les césariennes des stars de Hollywood, sans trace de la moindre cicatrice ? En plus la moule n’emmerde pas le bigorneau qui fabrique une céramique que la NASA essaye en vain de reproduire depuis des années. La moule n’est pas en concurrence avec la diatomée (phytoplancton) qui fabrique du silicium c’est-à-dire des puces électroniques bien plus performantes que tout ce qu’Intel a pu fabriquer à grands coups de milliards !

La nouvelle est énorme, Camarades écologistes de la gauche radicale : La moule, le bigorneau et la diatomée vivent déjà en désargence ! C’est ce que nous apprend le biomimétisme, une science en pointe (cf). Donc, la moule, le bigorneau et la diatomée sont fous et utopiques ! N’empêche, qu'eux, ne produisent aucun déchet, ne mettent aucune espèce en danger, n’épuisent aucune ressource, ne s’emmerdent pas avec des parlements et des lobbies !

Je vais arrêter là ce premier pas dans l’univers de la désargence pour laisser place au débat, mais je vous invite à vous poser en toutes circonstances ces trois question simples : comment cela se passe avec l’argent ? Qu’en adviendrait-il sans argent ? Comment pourrait s’effectuer le saut d’un système à l’autre ? Il vous suffit de lire le programme de n’importe quel parti politique, de prendre la liste INSEE des administrations françaises (PDF de 16 pages sur Internet), ou le sommaire de n’importe quel journal à la lumière de ces trois questions, et l’on comprend la désargence et l’urgence de s’y adonner. Tout nous prouve que notre système, argentique et capitaliste, est au bout du rouleau. Nous n’avons que deux choix possibles : refuser de le croire et attendre la catastrophe annoncée par les dystopies du cinéma américain, ou y réfléchir dès aujourd’hui pour ne pas être démuni au jour J.

Dans tous les testaments du 17° siècle, les notaires commençaient par la formule consacrée : « il n'y a rien de plus certain que la mort ni de plus incertain que l'heure d'icelle ». Il en est de même pour la fin de l’argent : elle est certaine mais incertaine quant à l’échéance et la manière. En attendant ce jour J, on peut aussi s’adonner à des alternatives qui vont dans le bon sens : des magasins gratuits, des mutualisations de matériel (voitures, outillage….), des SEL s’ils ne comptabilisent rien, ni en heures ni en points, des banques de données comme Wikipédia, des jardins partagés, bref, tout ce qui n’introduit pas par la fenêtre ce que nous jetons par la porte, à savoir la financiarisation, la marchandisation, l’argent… Voilà qui laisse la place, à la théorie et à la praxis, la place pour ceux qui veulent penser avant d’agir, ceux qui veulent agir avant que la pensée n’ait abouti, ceux qui veulent faire les deux à la fois…

Une dernière chose en conclusion : J’ai été longtemps perturbé dans ma réflexion par l’objection de “l’argent-outil-neutre” que l’on m’opposait sans cesse. La réponse m’est venue des militants américains luttant contre les armes et le deuxième amendement. Les pro-armes disent que le fusil n’est qu’un outil présumé innocent. S’il tue, c’est l’usager qui est coupable pas le fusil. Les anti-armes ont opposé que le fusil a pour unique fonction de tuer : il met de facto en danger celui qui le tient et celui qui est en face. Cette distinction entre l’usage et la fonction s’applique parfaitement à l’argent. Croire que la seule fonction de l’argent est l’échange, c’est croire que la seule fonction du fusil est de faire des cartons à la fête foraine !

Dans cette civilisation à bout de souffle, aucune des utopies anciennes ne peut plus donner de sens à l’action, un espoir de vie meilleure, une force de cohésion sociale… Rien d’étonnant que les religions soient désertées au profit des sectes, que les syndicats s’accrochent aux vieux slogans sur le pouvoir d’achat ou le plein emploi, qu’une majorité s’enfonce dans des dépendances diverses, que les Grecs n’aient pas encore pendu les politiciens avec les boyaux des créanciers, que les “Nuits debout” restent assis sur le pavé à chercher que faire et comment le faire…

Pour peu que l’on accepte d’y réfléchir, la désargence, sur-vitaminée, réveille le militant !

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