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La caravane de Depardon
La caravane de Depardon

Le photographe, réalisateur, journaliste et scénariste Raymond Depardon fait la tournée promotionnelle de son film documentaire, “Les Habitants“. La neutralité est fortement revendiquée par le réalisateur et unanimement encensée par les médias :

  • On prend deux personnes dans la rue à qui l’on demande de poursuivre leur conversation face à une caméra, sans cadre ni consignes.
  • On n’intervient pas, on ne pose aucune question.
  • On privilégie les centres villes pour choisir ses personnages.
  • Le système exclut ceux qui sont pressés, occupés, ou seuls.
  • La proposition de “sujet libre” autorise la banalité des propos.

De quoi parle-t-on dans un centre-ville quand on déambule avec un ami, un conjoint, un voisin, sinon de banalités ? On peut imaginer que les mêmes personnes auxquelles on aurait posé quelques questions de société, de politique, d’économie, qui auraient été “interpelées” dans un supermarché, sur leur lieu de travail, seules ou à trois, auraient donné une toute autre vision de la société française… Le même studio-caravane garé près des Nuits-Debout, même en usant d’une méthodologie rigoureusement identique, aurait sans nul doute donné un tout autre résultat !

Depardon nous propose un regard d’ethnologue se plaçant comme “observateur neutre”, sans se rendre compte qu’il est “participant actif”, par son silence, par son absence de sujet précis, par les lieux qu’il privilégie. La question est de savoir s’il est totalement ignorant de l’influence de la méthode (j’en doute), ou s’il a délibérément choisi cette stratégie pour obtenir le résultat qui lui semblait opportun (j’y mettrais ma main au feu). Le bon peuple français se fout de tout, hormis de son accès à la consommation, des enfants qu’il a ou voudrait avoir, de son petit nombril, de son intimité minable…, CQFD. Le film n’apporte pas grand-chose quant à l’état mental des Français mais en dit long sur celui du réalisateur.

Depardon nous prévient toutefois qu’il y a un monde “entre la capitale et la périphérie”, entre l’intelligence parisienne et la province étriquée. De Belfort à Bordeaux, exit le vaste monde, les problèmes géopolitiques, la barbarie du néolibéralisme mondialisé, la mise à sac de la planète sur l’autel des profits financiers, la marginalisation forcée d’une partie de l’humanité, les routes de l’exil, le réchauffement climatique, etc. Le “je” porté au pinacle efface le “nous”, la futilité remplace la conscience, l’uniformité se rit des âges et des cultures. Je ne suis pas journaliste et mes photographies ne paraissent pas dans Paris Match, mais je rencontre les mêmes personnages dans mon café habituel.

Photo du film "Le Café du Pont"
Photo du film "Le Café du Pont"

Certes, j’y retrouve autant de banalités et les mêmes tendances nombrilistes. Mais avec un rien de curiosité et d’empathie, j’apprends que la vieille dame a une connaissance étonnante des plantes sauvages comestibles, que le jeune si peu bavard écrit des poèmes, que le barbu vêtu à la clocharde passe ses jours et ses nuits à peindre des tableaux, que l’autre qui ne paye pas de mine est féru d’économie et rumine des idées révolutionnaires étonnantes, que l’espèce de punk qui rit de tout est capable d’une gravité et d’une profondeur inattendue, que d’immenses richesses ne demandent qu’à être révélées… Mais n’étant pas Depardon, mes voisins de comptoir n’étant pas filmés, la vision du monde véhiculée par “Les Habitants”, aussi triste soit-elle, restera plus vraie que la réalité quotidienne de mon petit café du matin. Les Gens de peu vous disent bien des choses, Monsieur Depardon!

Tag(s) : #Société