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# Nuit Debout

De partout, je reçois des messages enthousiastes comme celui-ci : “Ça y est, ici aussi on occupe la place publique ! Ça n'est plus un rêve ! Ça se réalise vraiment ! Un espoir de changement de grande ampleur !...”

Ce mouvement Nuit debout qui s’étend à travers la France, et même hors de l’Hexagone, n’est pas le premier mais le dernier sursaut de ce qui désormais appartient au terme générique de “Mouvement des Places” : Indignés ou Occupy, à Madrid ou Athènes, mais toujours en marge des partis et des idéologies connues, toujours dans la radicalité c‘est-à-dire à la recherche de la racine des problèmes, toujours spontanés et avec pour seul impératif la Démocratie directe. On peut rattacher à cette forme de contestation les révolutions arabes et les divers “printemps” qui tous présentent les mêmes caractéristiques, la même ambition systémique.

Ces caractéristiques, ces valeurs et ces enjeux partagés ne doivent pas pour autant conduire à surévaluer les dimensions globales de ces mouvements. Il serait dangereux de se contenter de leur irruption sporadique ici ou là, sans observer comment ils se dissolvent les uns après les autres, comment l’espoir d’un moment se mue parfois en profond désarrois, comment les militants finissent par rentrer dans le rang et par se résoudre à attendre un Grand-Soir à chaque fois plus lointain et plus hypothétique.

Un des éléments qui m’a le plus frappé dans ces mouvements, c’est qu’à chaque “Place”, à chaque “occupy street”, des forums se mettent spontanément en marche, où se confrontent mille analyses différentes, mille alternatives possibles, mille visions d’un monde meilleur. Tout est remis à plat dans l’enthousiasme et sans aucun a priori ni exclusion, comme on le ferait au premier jour de l’abordage d’une île déserte. Le temps qu’un cap se définisse, qu’une synergie semble possible entre tous les particularismes, il est déjà trop tard. Le mouvement s’est essoufflé, les participants sont épuisés par la controverse, sidérés par l’abondance des pistes possibles, tétanisés par l’absence totale de cap qui aurait dû émerger au-delà de la désignation d’un coupable, de la dénonciation du désordre capitaliste, de l’affirmation d’une totale indépendance vis-à-vis de toutes les institutions anciennes. C’est à se demander si le capitalisme n’en ressort pas renforcé !

Cette observation me fait penser à la navigation au GPS. Quel rapport avec le Mouvement des Places ? Le vieux débloque ! Que lui prend-il de critiquer ce génial appareil : il nous donne instantanément le meilleur itinéraire à suivre, nous alerte au moindre radar, chantier ou bouchon, nous présente la route en plan ou en image, avec tous les points de repère possibles. Certes, mais il y a deux problèmes insolubles : l’écran du GPS ne nous donne qu’une vision parcellaire de la route que nous suivons, sans que l’on puisse s’en faire une idée globale ; et d’autre part la machine ne fonctionne qu’à la condition de l’avoir préalablement informée d’un lieu précis d’arrivée, sans lequel aucun itinéraire ne peut être défini. Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment avec Nuit Debout ! Chaque assemblée, chaque forum, chaque acteur n’a qu’une vision parcellaire de la route à suivre, différente selon que notre regard ait été attiré par le chômage, la destruction de la nature, la folie du nucléaire, l’accroissement des inégalités, les pratiques barbares des abattoirs, la défense de la sarcelle marbrée ou du savon de Marseille artisanal. Et chacun garde en tête sa portion de paysage sans voir le lien qui existe entre le chômage et la sarcelle, sans entendre l’urgence et la nécessité de moraliser les abattoirs en même temps que de sauver les quelques rescapés du véritable savon marseillais. Chacun cherche la solution à son problème mais oublie qu’il faut un objectif unique pour que le GPS nous mène quelque part et choisisse entre diverses routes possibles.

Or, qui sait où nous allons, quelle adresse faut-il entrer dans le GPS ? Nous avons tous des directions de prédilections qui se nomment égalité, justice, fraternité, santé, préservation de nos écosystèmes..., qui toutes sont liées et qui toutes nous font croire que nous avons raison, que nous sommes unis, que la Révolution est en marche. Mais pas l’adresse, sinon que ce n’est ni le capitalisme, ni le libéralisme, ni le stalinisme, et en général tous les –ismes. Le formidable élan de la Place se traduit sous le barnum ou dans le cercle improvisé à même le pavé par des jeunes allant à tâtons dans des situations qui ne les orientent plus et qu’ils ne dirigent pas. Les normes et les codes qui habitent leurs discours sont du XX° siècle, leurs aspirations du XXI°. Ce décalage entre les conditions de la lutte et l’ambition de la lutte est tel qu’il ne reste souvent que les croyances (en un monde meilleur ou en la certitude que tout est pourri). Faute d’union entre les moyens et la fin, faute d’un outil mental qui nous permette d’imaginer, au travers de nos diversités, la boussole qui indique ce Nord inconnu, l’errance et l’impuissance gagnent, jusqu’à l’épuisement du mouvement.

Et c’est dramatique car notre vieux monde va devenir insupportable, notre air irrespirable. Je ne suis cependant pas pessimiste parce que la jeunesse, contrairement aux vieux de l’époque du stencil et de l’Olivetti à boule, ont l’expérience de l’Internet, du numérique. En un clic (bien plus rapide que l’ancien “deux temps et trois mouvements”) ils rassemblent 500 contacts qui, par un prompt renfort, se retrouvent cent mille en arrivant au port ! Il est impossible d’expérimenter à tout instant ce que Wikipédia peut donner d’informations à qui les lui demande, de faire traduire par Google un mail en cent langues différentes pour l’envoyer dans cent pays où l’on n’a jamais mis les pieds, et dans le même temps, de penser qu’indéfiniment, nous serons incapables de trouver un objectif fédérateur, un symbole fort comme une Bastille, un code de langage dégagé de toutes les vieilles scories. Alors les jeunes de la Place pourront demeurer désunis sans s’affronter, bavards tout en restant actifs, révolutionnaires parce que n’usant plus des mêmes outils pour penser que ceux qui nous ont mis dedans, les mêmes recettes que celles de Grand-mère Marx, Proudhon, ou de tout autre grand cuisinier de l'utopie. Alors les jeunes de la Place sauront expérimenter le monde qu'ils n'arrivent pas encore à nommer (par exemple sortir de l'échange pour passer à l'accès sans condition et imaginer pour cela un monde sans argent), expérience qui s'imposera par nécessité, quand nous n'aurons d'autre choix, tel qu'un "nouveau commun". Courage, les Jeunes, il ne vous manque plus qu' une adresse commune à entrer dans vos GPS pour qu'arrive le "changement de grande ampleur" dont vous rêvez...

Tag(s) : #Révolution!