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Un beau bouquet pour le joli mois de mai...

Le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval viennent de publier un nouvel essai aux éditions La Découverte : « Ce cauchemar qui n’en finit pas, comment le néolibéralisme défait la démocratie. » En 2014, ils avaient déjà publié un essai essentiel : « Commun, essai sur la révolution du XXIe siècle ». Leur concept de commun s’est fortement imposé, au point d’être repris sans cesse dans le monde médiatique et jusqu’à devenir courant.

Cette fois, Dardot et Laval nous démontrent avec brio que le néolibéralisme s’est imposé comme une arme fatale détruisant toute forme de démocratie possible et que plus personne n’est à même de le contrôler. En effet, le néolibéralisme a la capacité de s’autoalimenter de ses propres crises, de récupérer toute tentative réformiste, d’affaiblir toute force collective des peuples, et prodige ultime, de fournir un modèle de vie attractif capable de transformer tout citoyen en consommateur, de fabriquer de toute pièce son consentement au système.

L’intelligence de l’analyse est d’éviter le piège du “complotisme”, si bien inventé par le système lui-même pour écarter toute critique possible. « La société néolibérale dans laquelle nous vivons est le fruit d’un processus historique qui n’est pas entièrement programmé par ses pionniers, les éléments qui la composent se sont assemblés peu à peu en interagissant les uns par les autres, en se renforçant les uns par les autres. Pas plus qu’elle n’est le résultat direct d’une doctrine homogène, elle n’est le reflet d’une logique du capital qui susciterait les formes sociales, culturelles et politiques qui lui conviennent au fur et à mesure de son expansion… ». Mais s’il n’y a pas de complot mondial organisé par une petite oligarchie, il y a bel et bien un immense pouvoir, à la fois théorique, financier, médiatique, politique, répressif..., qui s’articule en un immense réseau autant national que supranational : « …Le gouvernement néolibéral a en effet donné naissance à un système de pouvoir, composé d’institutions politiques et financières, dotées de moyens législatifs et de dispositifs administratifs… » La démonstration s’appuie sur l’exemple grec, sur ce petit pays si utile à servir de laboratoire au néolibéralisme, tant sur le plan symbolique (en tant qu’inventeur de la démocratie) que pratique (la dette qui l’étrangle permettant tout) : « Nous avons sous-estimé leur pouvoir. C’est un pouvoir qui s’inscrit dans une vraie fabrique de société, dans la façon de penser des gens. Il se fonde sur le contrôle et le chantage. Nous avons très peu de leviers face à lui. L’édifice européen est kafkaïen ». Le personnage cité ici étant un ex-conseiller de Tsipras, le propos a du poids !

Laval et Dardot ont écrit ce texte avec le sentiment d’une urgence face à la dégradation du politique. Leur prose est simple et fluide malgré sa grande densité. En ce joli mois de mai qui s’agite de mouvements de places en Nuits-debout, de manifestations en grèves, de 49.3 en déclarations tonitruantes de nos gouvernants, cet essai est à lire, à méditer, à diffuser.

J’aurais néanmoins une critique à faire quant à la conclusion qui ne me semble pas à la hauteur de l’analyse. En effet, on peut la résumer en peu de mots :

- Instituer le commun, ce qui se conçoit bien pour ceux qui auraient lu le précédent ouvrage, mais ce concept reste protéiforme, trop élastique pour servir de cap.

- Se défier de l’État et des partis, mais rien n’est dit sur une quelconque gestion de substitution.

- Développer toutes les alternatives “d’en bas” et inventer de nouvelles pratiques collectives, mais rien ne permet de penser qu’elles feront tache d’huile ou qu’elles réussiront à se fédérer.

- Et comme stratégie, unifier les forces disparates dans une grande synergie mondiale, mais la description de la puissance du système néolibéral est telle que l’on a du mal à adhérer à cette simple injonction.

L’ouvrage se termine sur une belle promesse : « Alors, et alors seulement, Ploutos (le Dieu de l’argent chez les Grecs) sera relégué hors du temple de la Cité. » Et c’est là que mon enthousiasme pour les travaux de Laval et Dardot retombe, car je reste persuadé que la fin de l’argent et de son pouvoir mortifère ne sera jamais un aboutissement mais le préalable à toute transformation, à toute société enviable et même à tout pouvoir d’imaginer cette société enviable. Mais je suis persuadé que nos deux intellectuels n’en resteront pas là (raison suffisante pour les suivre avec attention), puisqu’ils déclarent (p.15) : « La logique minoritaire du commun n’a pas encore trouvé son expression de masse, ses cadres institutionnels, sa grammaire politique. Nous n’en sommes encore qu’à l’ébauche d’une nouvelle configuration révolutionnaire… »

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