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Masques grecs des tragédies antiques
Masques grecs des tragédies antiques

Voilà un mois que je vis en Grèce, protégé de la rumeur médiatique puisque ici, la presse, écrite et audio-visuelle, est définitivement discréditée, mais étant alimenté en revanche par des rencontres variées, multiples et bien concrètes. Voilà une soudaine distance qui invite à la réflexion, à la synthèse...

Il est devenu banal de dire que la Grèce, petit pays affaibli et désarmé, fut le laboratoire idéal pour le néolibéralisme mondialisé, le lieu où, comme le disait déjà en 1991 David Rockefeller, il sera possible de démontrer que «la souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est sûrement préférable à l’autodétermination nationale pratiquée au cours des siècles passés… » (sic). Le “détricotage” de l’idéal démocratique, autant que des protections sociales, arrive désormais au bout de sa logique, et comble d’ironie, sous le mandat d’une gauche jadis dite “radicale” ! Cette semaine, nous rencontrions un travailleur grec, hautement spécialisé, heureux d’avoir enfin un travail fixe et régulièrement rémunéré…, à 750€ mensuel, pour 11 heures de travail par jour, sept jours sur sept. Le rêve des Valls, El-Khomeri, Macron, Moscovici et consort, devenu réalité. Non seulement il est possible d’exploiter de façon éhontée le temps et les compétences d’un professionnel, mais, cerise sur le gâteau, il s’en réjouira. Pour notre ami grec, cette situation est en effet un progrès, pour lui qui a longtemps travaillé de façon précaire, parfois sans salaire du tout, dans le seul espoir de ne pas perdre définitivement toute chance de gagner sa vie.

En France, on s’imagine encore qu’il y a un seuil à la “supportation” comme disent les militants des Antilles. Gilles Deleuze pensait que « le peuple qui manque est un devenir… ». J’entends certains amis penser tout haut que l’acharnement du capitalisme à imposer des lois iniques, à faire peser sur nos épaules les charges qu’il a lui-même créées, est signe de sa fin prochaine, signe de son essoufflement, signe d’une prochaine révolte populaire. En Grèce, cette illusion est définitivement défunte. Il n’y a plus d’alternatives hors des stratégies de survie, de fuite ou d’attente eschatologique. Au mieux, j’entends des optimistes qui imaginent des innovations technologiques qui permettraient de résoudre toutes les impasses écologiques, climatiques, sociales, économiques où nous accule le système, qu’un homme providentiel finira par émerger, avec des idées nouvelles, des outils révolutionnaires, une éthique inébranlable, qu’un gouvernement mondial fondé sur le bien commun s’imposera face à ce Nouvel Ordre Mondial uniquement centré sur des profits et des privilèges oligarchiques…

De France, j’entends les rumeurs des “Nuit-Debout”, les gesticulations d’un Parti de Gauche, les tactiques récupératrices des syndicats qui se voient dépassés par des initiatives populaires informelles et autonomes. En Grèce, j’entends la lassitude qui pousse à regretter le temps des colonels quand ce n’est pas à souhaiter son retour. On se souvient qu’en ce temps-là, le commerce se portait bien, que la puissante Amérique était généreuse…, pourvu que l’on sache se taire, éviter les questions et les critiques. Même un communiste, me dit-on, pouvait y être heureux et florissant (bien que surveillé) s’il renonçait à toute activité “subversive”. Et pendant ce temps, ce pouvoir honnis et décrié s’organise, se renforce, s’alimente de nos erreurs autant que de nos alternatives. La force du néolibéralisme est de savoir verdir la pire industrie, blanchir le moindre trafic, noircir l'idée lumineuse, récupérer toute innovation aussitôt qu’elle devient susceptible d’une quelconque plus-value.

La question n’est pas de savoir si le capitalisme va s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. Marx le pensait au XIXème siècle et rien n’est arrivé ! La question n’est plus de savoir qui a raison ou tort dans cette lutte idéologique qui oppose le “chacun pour soi” au “bien commun”. Il faut des années d’éducation et de réflexions pour faire un “bon militant de gauche”, il faut cinq minutes pour appâter le consommateur et en faire un acteur complice du système. La solution n’est pas dans un grand mouvement spiritualiste qui convertirait l’homme-loup en colombe pacifiste. La coopération solidaire prônée par le mouvement Colibri, le “convivialisme” proposé par les amis de Marcel Mauss, le “commun”, et toutes autres idées géniales qui impliquent une conversion de l’homme sont vouées à un combat pour des siècles et des siècles, amen !

La croyance en l’émergence d’un homme bon, héritage de la pensée religieuse, se retrouve avec la même folle constance dans la politique. On a beau élire des hommes convaincants et sincères qui finissent, les uns après les autres, par trahir leur idéal au nom du réalisme, par mettre les doigts dans la confiture, par prendre goût à un pouvoir qu’ils prétendaient restituer au peuple, sans cesse nous revotons, persuadés que le prochain évitera les mêmes pièges. Nous jugeons les hommes au lieu de condamner le système. Si nous avions des siècles devant nous, nous pourrions espérer que l’Humanité évolue. C’est ce qu’elle fait d’ailleurs et la normalité de l’antiquité nous paraît une barbarie au temps moderne. Mais le temps de l’Humanité, s’il est plus court que le temps géologique, est bien trop lent face aux urgences de notre quotidien. La marée monte et nous accule sur les sommets. L’air devient trop rare et trop chargé de miasmes pour que l’on espère respirer très longtemps. L’espace vital qui nous nourrit et nous abrite se rétrécie aussi vite que notre nombre augmente, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres…

L’urgence appelle à la radicalité et il n’y aura pas de survie possible pour l’espèce humaine si l’on s’entête à soulager, soigner, tolérer l’intolérable. Nous comprenons bien que l’idée d’une “désargence” surprenne et inquiète, qu’elle suscite des réactions de défense mentale, des rires nerveux. Mais qui propose un “point de vue” englobant tout l’horizon, une méthode qui n’attende pas la compréhension et la conversion de l’autre, une forme de pensée qui permette de traiter autant le local que le global, le prosaïque que le poétique, et cela sans pour autant nous coincer dans un “programme” clos…, sinon la désargence ?

La désargence est une nécessité parce que nous sommes dans l’urgence, parce que toutes les solutions classiques (politiques, idéologiques, techniques…) ont été tentées, parce que le temps de la radicalité est venu ! Voilà des décennies que nos grands penseurs, nos activistes les plus généreux, tournent autour du pot, proposant des analyses parfaites et des réponses miteuses, suggérant par ici que l’argent serait peut-être obsolète…, là que nous allons sans doute vers la fin du salariat…, ou que la croissance infinie est incompatible avec la finitude du monde… Et tous ces pathétiques efforts de compréhension du monde et de recherche de remèdes me font souvent penser au pas suspendu de la cigogne. Au bord du trottoir, le pied hésite comme s’il doutait de trouver le sol tout proche, et nous nous étonnons de cette hésitation, nous piaffons d’impatience. « Avance, fais le pas, la rue est à toi, tu y es presque… ! »

Tag(s) : #Politique