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Adam Smith
Adam Smith

Mois d'août, vacances, chaleur... L'actualité du monde s'enlise, la tête dans le sable. Pourquoi ne pas penser au-delà, au fond, dans l'impensé, voire l'impensable. Occasion pour moi de vous livrer une série de petits billets, sur tout et rien, surtout sur rien d'immédiat, de présent. C'est tout de même mieux que de disserter sur le burkini ou sur les JO....

Selon Adam Smith, l’intérêt général est formé de l’ensemble des intérêts particuliers. Selon J.J. Rousseau, l’intérêt général, dépassant chaque individu, est l’émanation de la volonté de la collectivité des citoyens en tant que telle. Ces deux visions contradictoires séparent notre monde de celui des anglo-saxons depuis des lustres. Le bien commun anglais se doit de respecter nos intérêts privés, nos intérêts privés doivent en France, se plier aux exigences communes. Or, si la physique se plie volontiers à des lois, à des rapports déterminants tels que l’attraction ou le rayon de Bohr, les sciences sociales rechignent à s’inventer un “rayon de Bohr” qui déterminerait les limites du commun et du particulier. Serait-ce que les sciences sociales se complaisent dans le paradoxe ? Sans doute pas, mais il est des paradoxes insolubles dans le système qui nous régit, à moins que nous acceptions de changer le système lui-même. C’est ce que fait le scientifique quand il passe de la gravitation selon Newton à la relativité selon Einstein.

L’intérêt général s’oppose toujours à l’intérêt particulier, les deux sont en conflit, irrémédiablement, et tous les subterfuges que l’homme est capable d’inventer ne font qu’encadrer ce paradoxe, le tirant à hue et à dia selon des a priori non discutés. Entrer dans le concret des choses permet souvent de mieux comprendre. Le pêcheur est a priori le mieux placé pour gérer son activité, l’agriculteur aussi. Mais quand l’agriculteur pollue l’eau et détruit une ressource halieutique, quand le pêcheur surpêche et met en danger de pénurie toute une population, l’intérêt de l’un entre en conflit avec l’intérêt de l’autre, l’intérêt particulier avec le général. Il est admis par tous que c’est dans l’ordre des choses, dans la nature de l’homme, dans l’essence même de l’humanité…

Jean Jacques Rousseau
Jean Jacques Rousseau

Mais quel intérêt un pêcheur aurait-il à pratiquer une surpêche, l’agriculteur à polluer les eaux qui lui sont essentielles, sinon le profit financier ? Nul ne coupe la branche sur laquelle il est confortablement assis, à moins qu’on ne lui fasse miroiter une plus-value telle qu’il puisse acquérir un plus beau fauteuil. Tous nos raisonnements sur le bien commun, sur l’intérêt particulier ou général, se fondent sur une structure sociale capitaliste et n’examinent jamais ce qu’il en adviendrait sans la nécessité des profits. Ils sont incontournables, dites-vous. Une science, fut-elle sociale, se doit de considérer le monde tel qu’il est et non tel que nous le souhaiterions.

Mais d’où tient-on que le profit est incontournable quel que soit le monde dans lequel il s’exerce ? Si les scientifiques avaient raisonné ainsi, aurions-nous l’électricité ? Le propre d’une démarche scientifique est de multiplier une expérience selon des protocoles différents et de voir ce qui se passe. Pourquoi donc ne pas placer la question de l’intérêt dans un cadre a-monétaire, comme on examine un objet ou un organisme en apesanteur ? Et si nous reprenons l’exemple du pêcheur et de l’agriculteur, sans argent et donc sans profits financiers, qu’est-ce qui pourrait les entraîner dans des conflits d’intérêts insolubles, les contraindre à se constituer en lobbies, à soudoyer des experts, à corrompre des politiques… N’est-ce pas la tentation du profit qui pousse le pêcheur à draguer les fonds avec autant d’acharnement, qui pousse l’agriculteur à sacrifier sa santé et la qualité de ses produits aux rendements ? Quel que soit le sujet de la discorde et le secteur concerné, l’intérêt commun, placé dans l’apesanteur d’une société sans argent, devient enfin possible : fini les lobbies pharmaceutiques contre ceux de la santé au naturel, le lobby pétrolier contre les énergies renouvelables, celui de la grande distribution contre celui du petit commerce…

Un contradicteur me faisant remarquer lors d’un débat que l’intérêt ne se rapportait pas qu’au seul profit, me citait l’intérêt esthétique, scientifique, humanitaire… En effet, abolir la monnaie n’induit pas la fin des conflits d’intérêt, ne serait-ce qu’entre celui qui aime le petit et celui qui se pâme devant le gigantesque, entre le nostalgique de l’ancien et l’innovateur forcené, etc. Mais il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour ne pas voir la simplicité des réponses à ce genre de conflits au regard des impasses que crée la recherche obligatoire des profits.

Faute de s’autoriser à penser le bien commun hors de la sphère capitaliste, on en arrive à des bricolages et à d’irréconciliables positions de principe. Le libertaire s’accrochera à l’idée que nul n’est mieux à même de choisir que celui qui est directement concerné par ce choix ; le constitutionnaliste imaginera des décideurs tirés au sort pour éluder le paradoxe de l’intérêt ; l’oligarque défendra bec et ongles l’idée d’un peuple inculte et incapable de bons choix sans l’expertise de l’élite. Et le paradoxe d’un bien commun s’opposant sans cesse à l’usager continuera à alimenter les débats ! Mais après tout, vivait-on si mal au temps où l’on croyait la terre plate et immobile…?

Tag(s) : #Désargence