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Prométhée ou Noé… ?

Suite des petits billets d'août...

Le conflit d’intérêt entre nature et culture paraît insoluble, tant au niveau individuel que collectif. La nature étant considérée comme “ce qui est” et la culture comme “ce qu’il advient”, toute culture vise à transformer “l’essence” des choses et des êtres. L’intérêt de la culture est de “dénaturer”, celui de la nature est de “conserver”.

L’histoire est vieille comme le monde et se retrouve dans la mythologie avec des propositions antinomiques. Le mythe de Noé par exemple illustre la nécessité de préserver la nature face au péché originel, alors que le mythe de Prométhée propose de donner à l’homme le pouvoir du feu, la promesse de dominer la nature. Le patronyme Noé signifie consolation, alors que celui de Prométhée celui qui réfléchit avant, ce qui n’est pas neutre !

La même dichotomie existe toujours entre l’écologiste qui veut sauver le percnoptère d’Egypte et le varan du Komodo, celui qui réfléchit avant lui renvoie la nécessité vitale d’extraire tout ce qui est possible de la nature quelles qu’en soient les conséquences sur ces animaux minoritaires. Le combat est si vieux, si violent et si “dissensuel”, que les descendants de Noé et de Prométhée en sont réduits à l’anathème, et au mieux, au combat idéologique, passionnant certes mai vain. C’est aussi le même paradoxe qui oppose ceux qui pensent l’homme tel qu’il est et ceux qui le pensent tel qu’ils le souhaitent. Le réalisme et le pragmatisme s’opposent alors à l’idéalisme et à l’utopie, sujet de philosophie inépuisable et juste bon à exercer l’intelligence des impétrants bacheliers !

Or, il se trouve que la science et la technologie, poussées au bout de leur logique prométhéenne, se voient confrontées à des dégâts dépassant en charges les bénéfices escomptés. Les déchets nous submergent au point de former un sixième continent, la biodiversité sans cesse attaquée nous rappelle que sans les abeilles nous allons à très court terme vers la famine généralisée, le dérèglement climatique met à mal des siècles de stratégie économique, et à terme, ces trois seuls enjeux peuvent raisonnablement nous faire envisager l’extinction de notre espèce.

Un savant peut être fou mais rarement suicidaire, et la recherche fondamentale ouvre des pistes qui se rapprochent du modèle naturel à grands pas. Après tout, l’énorme production de végétaux sur la planète utilise une phénoménale quantité d’énergie, tire de l’environnement la matière première sans jamais l’épuiser et ne produit aucun déchet. Le biomimétisme annonce une nouvelle révolution économique et industrielle qui, s’appuyant sur les systèmes naturels, résoudrait le conflit d’intérêt entre nature et culture. Parallèlement, les paysans (faisant le pays) sortent de leur conservatisme “noémien” et se dotent d’un support scientifique complexe et transversal. Chacun peut le constater dans la permaculture, l’agroforesterie, l’agrobiologie… Là aussi, il s’agit bien d’une culture (dans tous les sens du terme) réconciliée avec la nature.

On peut légitimement se demander pourquoi tant de combats, tant de temps et d’énergie ont été nécessaires à l’émergence d’un consensus entre Noé et Prométhée. Pourquoi a-t-il fallu attendre d’être le dos au mur, talonnés par une question de survie, pour réagir ? Pourquoi tant de résistances subsistent-elles encore avec les solutions extractivistes, technicistes, productivistes, sinon à cause de ce système “argentique” qui contraint aux profits financiers rapides, constants, sans mesure ? L’argent ne rentre pas dans un système naturel et l’arbre ne cherche pas de plus-value en produisant ses feuilles. A l’inverse, le bois, les feuilles, les fruits de l’arbre, une fois intégrés dans un marché économique, peuvent constituer des fortunes justifiant tous les pillages, tous les risques, tous les dégâts collatéraux, y compris humains.

Les savants modernes qui tentent de dépasser le paradoxe culture-nature se heurtent à des questions budgétaires, perdent un temps précieux en recherches de subventions, peinent à publier leurs travaux dans les revues spécialisées. Les agriculteurs biologiques sont non seulement défavorisés face à l’agro-industrie mais freinés par des choix politiques, des règles et des lois d’un autre temps. Tout nous ramène à la seule question fondamentale de l’usage de l’argent avec lequel nous risquons de scier la branche où nous sommes assis, et sans lequel nous pourrions enfin envisager d’embarquer Noé et Prométhée dans le même bateau !

Tag(s) : #Désargence