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Quand le prix disparaît par nécessité…

Pour clore les petits billets d'août avant de quitter la Grèce et l’Épire, je ne peux résister à l'envie de rendre hommage aux Épirotes qui, en bons praticiens de siècles d'occupation et de misère, ont tout compris sans rien en dire...

Une longue déambulation dans les montagnes de l’Épire, en pleine période dite de la “crise grecque”, m’a permis d’expérimenter très concrètement ce que serait une économie a-monétaire. C’est d’autant plus intéressant qu’il ne s’agit pas d’un choix délibéré de se passer d’argent, de l’argent il n’y en a plus, du moins pas suffisamment pour vivre. Il ne s’agit pas d’une posture politique anticapitaliste et j’ai rarement rencontré des Épirotes exposer clairement des pratiques alternatives. Ils organisent simplement une pénurie, parce qu’il faut bien continuer à manger, à se chauffer, à se vêtir… Ils n’ont pas, du moins à ma connaissance, analysé le sens et la portée de leur organisation. Sans tambours ni trompettes, ils sont passés d’une économie marchande à l’économie de l’accès, en shuntant complètement cette fameuse étape du troc qui n’est qu’un pis-aller, une variante du système monétaire.

Il suffit de rester suffisamment longtemps à la terrasse de ces petits cafés de village qui font aussi “pantopoléion” (épicerie de dépannage) pour constater que l’un arrive avec un cageot de tomates, l’autre avec le fromage de ses chèvres, que l’un repart avec un paquet de sucre, l’autre avec du fil de clôture, sans que le moindre centime ne s’échange. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’échange puisque rien n’est vraiment comptabilisé. Si je ne donne pas une part de ma récolte de pastèques, je n’arriverai jamais à les consommer. Ne pouvant les vendre sur un marché faute de clients potentiels, autant les apporter au “cafénio” où elles seront exposées en vue d’une “prise au tas” de bon aloi. Le patron du café offrira toujours un ouzo ou un tsipouro au porteur de pastèques ou de fromages, mais sans calcul de valeur. De toute façon, ces boissons traditionnelles sont fabriquées à la maison avec la treille qui couvre la terrasse. Qui s’amuserait à évaluer selon un quelconque barème les prix comparés de la pastèque et du tsipouro, et dans quel obscur mobil.

Il en est de même pour les services. Celui qui est compétent pour dépanner le tracteur du voisin se verra sans doute offrir un verre ou un café, mais plus sérieusement, il sait qu’il pourra demander au propriétaire du tracteur de déplacer la terre éboulée sur le chemin de la maison quand les fortes pluies de l’hiver arriveront. Ce n’est pas un calcul mais une évidence, ce n’est pas de la philanthropie mais de la simple humanité. Lors d’une discussion sur la situation des grandes métropoles du pays, les villageois reconnaissaient que la crise y était autrement plus rude qu’à la campagne. La ville est inhumaine disait l’un. Cinq millions d’habitants entassés, ce n’est pas gérable disait l’autre. A l’impossibilité humaine et matérielle, nous sommes habitués à opposer l’échange marchand qui ne réclame ni empathie entre les hommes ni démocratie directe. Je paye et j’obtiens ! Je ne peux payer ? Je me retourne vers l’État, l’Église, l’Association caritative, qui ne me demandent rien sinon l’acceptation de mon sort. Au village, il est impensable que l’un ait faim et que l’autre laisse pourrir de la nourriture, que l’un ait de quoi réparer le tracteur, que l’autre puisse évacuer la coulée de boue et que les deux besoins ne se rencontrent pas. La vergogne publique s’en emparerait rapidement comme d’une monstruosité inhumaine. Pas besoin d’organisation, de structures, de bons samaritains, on fait, on aide, on met à disposition ce que l’on a et l’on n’en fait pas un plat !

J’ai expliqué à ces “désargentistes sans le savoir” que j’avais écrit une fiction dans laquelle l’argent ayant disparu, les hommes s’organisaient entre eux sans échange ni partage, comme au village. Contrairement à tous les gens “civilisés” qui découvrent mes idées, eux n’ont pas été surpris. Ils ont même ri à l’idée que l’on puisse écrire un livre sur une pratique aussi normale, aussi évidente. En somme, quand on découvre intellectuellement la possibilité d’une désargence, l’esprit renâcle, la logique pousse à chercher la faille, les présupposés jamais pensés, comme la nature humaine ou la nécessité d’un pouvoir politique, arrivent en masse pour rejeter définitivement l’option dans la catégorie de l’utopie. Mais dès l’instant que la simple reproduction matérielle est en jeu sans qu’il y ait un quelconque recours à l’argent, alors le bon sens et l’expérience font de l’utopie une réalité quotidienne.

Quand on répertorie toutes les régions du monde qui, comme l’Épire, sont placées en position d’expérimenter par nécessité une société a-monétaire, on se prend à penser que l’évidence émergera tôt ou tard, et qu’il vaudrait mieux tôt que tard, si l’on ne veut pas expérimenter d’autres alternatives moins humaines…

Tag(s) : #Désargence