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Réalisme ou utopie…

Suite des petits billets du mois d'août....

« Ne rêvons pas, la désargence est impossible car les puissants ne l’accepteront pas, parce que les États s’y opposeront, car il est impensable qu’un pays le fasse seul et encore plus impensable que tous les pays s’accordent sur le sujet, car l’homme cherchera toujours un moyen d’exploiter son prochain… ». La liste est longue des objections lapidaires que l’on entend dès que l’on remet en cause le système de l’échange marchand. « Les promoteurs de cette folle idée de désargence ne sont que des utopistes ! » Il est tentant mais vain de répondre point par point à ces accusations d’irréalisme, car rien ne permet objectivement de prévoir lesquelles des multiples utopies vont devenir la réalité de demain. Le poétique Edmond Rostand qui fit tomber de la lune son Cyrano aurait été surpris si on lui avait annoncé qu’un certain Amstrong y poserait réellement les pieds. Jules Verne, pourtant très imaginatif, aurait bien ri si on lui avait proposé d’imaginer un tour du monde en vingt-quatre heures. Quant à penser qu’un jour les femmes contrôleraient leurs grossesses, exerceraient les mêmes professions que les hommes, participeraient à des épreuves de football…, voilà qui aurait laissé pantois d’incrédulité l’homme de la Renaissance ! Alors, où est l’utopie, qui est réaliste ?

On pourrait ad nauseam argumenter en renversant l’accusation. Croire en effet qu’un outil créé par l’homme ne peut être dé-créé, remplacé, disparaître pour cause d’obsolescence, voilà qui est utopique ! Les musées ethnographiques sont pleins d’outils aujourd’hui inconnus, et rien ne permet d’affirmer que l’outil monétaire n’ira pas un jour les y rejoindre. Croire qu’une croissance infinie est possible dans un cadre fini, comme le répètent les grands prêtres de la croissance, est une énormité mathématique que défendent pourtant la plupart des politiques et des économistes. Qui est utopique ? Croire qu’une richesse puisse suivre une courbe exponentielle sans atteindre un jour ou l’autre un point de rupture, est non seulement une utopie, mais une aberration géométrique. Croire que l’on peut autoriser des sinécures sans qu’aucun des bénéficiaires n’en abuse est l’utopie la mieux partagée du monde. Qui s’en étonne ?

Croire qu’un gouvernement de riches peut faire autre chose que des lois de riches, est aussi fou que de croire une dictature annonçant le respect des libertés individuelles. Et pourtant, combien en tirent les conséquences ? L’utopie scientiste ou techniciste qui consiste à croire que tout problème a sa solution dans une quelconque innovation est aussi folie, commune aux ignorants et aux prix Nobel. L’utopie de la répartition qui consiste à réclamer, contre toute logique et toute expérience, le partage équitable du “gâteau”, réapparaît de siècle en siècle avec une admirable constance. Tantôt proposée au nom de la Loi divine, tantôt au nom de la paix sociale, aujourd’hui soutenue sous la forme du revenu universel d’existence, elle met en joie les experts de “l’effet pervers” qui, comme jadis les notables juifs de l’Ancien Testament et comme aujourd’hui les financiers de Wall Street, en ont rapidement calculé le potentiel spéculatif.

L’utopie sert donc essentiellement à disqualifier celui qui ne pense pas comme l’on voudrait. Elle en dit plus sur le lanceur de l’anathème que sur celui qui le reçoit. Qualifier d’utopie la désargence, ou tout autre projet d’ailleurs, expose au grand jour le manque d’argument du juge, sa frilosité face à une possible mue. On nous dit que l’utopie est ce qui ne peut advenir qu’en un lieu imaginaire, dans un temps que nul ne peut appréhender, alors que le réalisme, c’est produire du concret avec les contingences connues, dans le temps présent, en un lieu bien défini. Soit, mais quand il s’agit d’argent, la réalité devient virtuelle, l’économie devient purement spéculative, le temps concret est aboli par des milliards de transactions par nanoseconde, le lieu importe peu… La seule chose qui soit réelle dans cette affaire, qui ne relève pas de l’utopie, ce sont les dégâts biens réels et bien concrets que cela produit sur des milliards de gens qui n’ont rien demandé, sur des biotopes qui étaient là avant nous et vraisemblablement nous survivront. L’utopie de l’argent est en effet étrange quand elle nous laisse penser qu’un jour ce curieux instrument pourra être moralisé, encadré, contrôlé. Quand elle nous laisse entendre qu’un jour tout le monde sera riche, que Ploutos enfin guéri de sa cécité, le distribuera à bon escient. Quand elle nous promet que le pouvoir viendra un jour du mérite et du savoir, non de la richesse, que les autres nous aimerons aussi bien riches que pauvres, que la culture est aussi aisée à acquérir avec un SMIC qu’avec des stock-options, que le riche sera utile aux pauvres et ne détruira pas la planète. Étrange cette utopie qui fait dire aux maîtres que les pauvres n’avaient qu’à travailler plus et aux pauvres que les maîtres n’ont qu’à partager, sans que ni les uns ni les autres ne se posent de questions sur le rôle de cet argent mécaniquement inégalitaire…

L’argent tend à tuer l’utopie, la vraie, celle de Cyrano tombant du ciel, celle de La Boétie qui nous proposa d’être libres, celle d’un Gandhi qui prétendit libérer son peuple sans autre arme qu’un rouet, sans autre force que celle d’accepter les coups de l’adversaire, celle du militant qui construit sa petite ZAD comme si l’avenir du monde en dépendait… L’argent tue l’utopie en nous faisant croire que rien n’est réel en dehors de l’argent “sonnant et trébuchant”, fut-il dématérialisé après avoir été créé ex-nihilo par des dettes et autres activités dites de marché. L’argent tue l’utopie parce qu’il est difficile d’inventer un “monde argentique en technicolor” alors qu’il est si simple d’imaginer de noires dystopies sur les luttes, les trafics, les manipulations, les malversations induites par l’argent. Les mêmes qui souhaitent aux jeunes un avenir pécunieux, regrettent souvent leur manque d’idéal, de combativité, d’inventivité, sans voir le lien de cause à effet…

On peut alors se demander quelle est la fonction de l’utopie dans une société puisqu’elle résiste malgré tout à l’argent, au bon sens près de chez nous, au réalisme politique, au savoir des économistes. Une société qui ne créerait plus d’utopie serait-elle viable ? Une jeunesse réaliste et sans utopie est-elle seulement pensable ? Longtemps le capitalisme y a répondu en sponsorisant des artistes, des penseurs, des fous de rêves et d’impensés. Mais le néolibéralisme a transformé l’art en un vaste marché spéculatif, a demandé à la pensée des retours sur investissement, a soumis l’imaginaire à la rigueur de l’algorithme. Le néolibéralisme se veut la fin de l’utopie autant que de l’histoire ! Et la désargence serait utopique ? Alors, elle est en ce sens foncièrement anticapitaliste, ce qui n’est pas le cas de tout le monde… Quand d’autres cherchent à construire une économie “sociale et solidaire”, sans sourire de l’aspect oxymorique de l’expression, nous cherchons à construire un monde qui perde la fâcheuse habitude de compter, d’évaluer, de hiérarchiser tout ce qui vit à l’aune de potentiels profits.

Ce monde-là, ne viendra pas “naturellement”, ou alors ce sera dans bien longtemps. Il viendra beaucoup plus vite s’il se met en place un travail de désargence, c’est-à-dire un travail d’épuration mentale de cinq millénaires d’usage de l’argent, de désenkystage de quantités de diamants bien réels et bien disponibles camouflés dans leurs gangues monétaires. L’essentiel est déjà inventé, techniquement, socialement, politiquement. Des pratiques sont déjà en œuvre qui proposent des mises à dispositions de biens et de services sans contreparties, des systèmes de gratuité (qui ne gardent ce qualificatif qu’en attendant la fin du payant), des collaborations horizontales et polymorphes sans autre objectif qu’un bien commun, etc. C’est pour cela que nous avons conservé le terme de désargence, apparu un jour par accident lors d’un débat. La désargence n’est pas un aboutissement mais un parcours, pas un programme mais une stratégie. Elle sert à nous familiariser avec un monde sans argent, sans échanges, sans profits, un monde de l’accès sans condition. Si ce monde n’est certes pas pour demain matin, la désargence elle, est vieille de plusieurs années et s’étend non par la conversion mais par la pratique, non par idéologie mais par nécessité, non comme une panacée mais comme un usage inéluctable, comme un levier capable de soulever la masse énorme des problèmes causés par l’argent autant que des inerties mentales qui alourdissent cette masse… Le dé- privatif qui nous a gênés dans ce terme de désargence reste intéressant tant que survit le primat monétaire, et seulement ce temps-là. Au-delà, tout reste à construire, et c’est justement ce pourquoi nous parlons de nécessité : sans le dé- privatif, il n’y aura pas ensuite de construction possible !

Tag(s) : #Désargence