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La pensée économique du XXI° siècle…

Toute notre économie (et par suite notre style de vie, nos conventions sociales, nos politiques, notre empreinte écologique…) est fondée sur des règles non démontrées, sur des paradigmes rarement exposés au grand jour, peu discutés. Ce que les économistes appellent “loi” (lois du marché, lois financières, lois du libre-échange…) ne sont en réalité que des postulats.

Un récent article paru sur Médiapart * en donne un bel exemple : “ …les changements de conception de la valeur sont des moments clés dans l’histoire de la pensée économique“. L’auteur se propose donc de faire l’historique de ces conceptions de la valeur, historique qui ne manque pas d’intérêt. Les grands classiques (Adam Smith, Ricardo, Marx…) rapportaient la valeur d’un bien à la quantité de travail nécessaire à sa production. La révolution néoclassique, menée notamment par Léon Walras, a été de considérer que c’est non pas le travail mais l’« utilité » d’un bien qui fonde sa valeur. André Orléan propose en 2011 de dépasser ces deux théories en inversant la perspective. D’après lui, la valeur n’est fondée ni sur le travail ni sur l’utilité, mais sur les échanges. Mais quand Orléan propose son “innovante perspective”, c’est en reconnaissant que la discipline économique reste prisonnière à la fois de son idéologie scientiste et de son prisme individualiste. Se met-il en cause lui-même ou pense-t-il qu’une valeur attribuée selon les échanges suscités sortirait la discipline de son immobilisme ?

Travail, utilité, échanges… On sent bien que ces trois propositions changent la valeur des objets produits, que le choix que l’on en fait modifierait les rapports sociaux et l’économie en général. Mais qui nous dit que les choix économiques se limitent à ces trois équations, sinon la certitude de ces chercheurs émérites quant à la validité de leurs postulats de base. Certes, on comprend bien qu’un objet n’ait pas la même valeur selon qu’il réclame une forte ou faible somme de travail ; on imagine qu’il est plus logique d’attribuer une grande valeur à l’objet utile qu’à l’objet futile ; on veut bien admettre que la quantité d’échanges détermine la valeur de la production. Mais est-ce là tout ce qui soit imaginable ? Le succès du livre de Piketty (1,5 million d’exemplaires) montre bien que la question des inégalités, criante depuis 2008, est devenue impossible à évacuer d’une théorie économique. Or, les trois équations, du travail, de l’utilité, des échanges, ne changent pas grand-chose quant aux inégalités, au sort des “99%” !

Esther Duflo, autre économiste en vogue, propose une économie expérimentale : « l’expérimentation par assignation aléatoire instille une « concrétude bienvenue » dans les approches économiques du développement, restées longtemps captives du cadre abstrait – et nocif – du «consensus de Washington ». Mais si les chercheurs de son équipe sont soucieux de “s’extraire des impasses idéologiques du paradigme néoclassique discrédité par la crise”, ils ne sont pas pour autant prêts à entrer en conflit frontal avec lui en proposant une théorie alternative.

Les alternatives économiques restent timides et, même si certains se disent “atterrés”, les paradigmes de bases restent inchangés. Il faut sortir du cénacle économique pour trouver une quelconque remise en cause du travail, de l’utilité, de l’échange, de la valeur… Et pourtant, nous avons tous l’expérience de la finitude annoncée du système monétaire qui induit ces postulats, ne serait-ce qu’en jouant au Monopoly, jeu que nous avons tous pratiqué un jour ou l’autre. Une partie de Monopoly se termine quand l’accumulation de la richesse par un joueur entraîne la faillite des autres joueurs. Plus un joueur acquiert des immeubles bien côtés, plus il encaisse des loyers conséquents et plus il peut accroitre son patrimoine. Mais en fin de compte, il est vainqueur de quoi puisqu’il prive ses concurrents du moyen de payer les loyers ? Le vainqueur finit toujours par éliminer ceux qui ont fait sa fortune. Le jeu s’arrête faute de croissance possible, faute de consommateurs potentiels. C’est exactement ce qui se passe en Grèce où le marché disparaît faute de consommateurs, où la richesse des quelques vainqueurs n’est plus alimentée par les perdants. Que l’on se réfère au travail, à l’utilité, à l’échange, la valeur et l’outil monétaire qui l’étalonne finissent par ne plus avoir aucun sens.

Et si l’on introduisait quelques notions inédites, par exemple l’usage et l’accès, dans le jeu du Monopoly, quelles en seraient les règles ? Un coup de dés me place devant un immeuble. J’y ai accès parce qu’il est libre, il m’est interdit parce qu’un autre en a l’usage. La logique veut qu’à la fin, chaque joueur dispose d’un patrimoine qui ne lui rapporte rien mais lui est suffisant. Si le nombre de joueurs est supérieur au nombre d’immeubles, la seule ressource est alors de diviser ces immeubles en lots. Si le nombre de lots reste insuffisant, il faudra alors permettre des cohabitations, des usages communs d’un même lot. Cette gestion de la richesse commune c’est ce que l’on entendrait alors par “économie”, le droit à l’usage et à l’accès seraient alors les paradigmes inviolables et fondateurs, l’accumulation des biens serait inutile puisque l’on ne peut habiter simultanément deux logements et la privation de logement tout aussi impossible. Ce jeu-là n’aurait pas de fin et ses règles, évoluant en fonction de l’état des ressources et de leur renouvelabilité, en fonction du nombre de joueurs et de leurs contraintes matérielles, s’appellerait “la politique”, cette fonction sociale enfin redevenue noble…

Mais les économistes, croyant que l’argent est le seul outil possible, l’échange le seul mode d’acquisition, le travail le seul sésame de l’accès, l’utilité le seul moteur de l’activité, ne sont pas prêts à quitter leur Monopoly originel. Les politiques, ayant depuis longtemps compris que le pouvoir est indissociable de l’inégalité, feront tout pour que le peuple ne change en rien les règles du Monopoly. Les rares possédants des beaux immeubles de la “rue de la Paix” s’accrocheront becs et ongles au droit sacré de la propriété privée. Les tenanciers de la “Caisse de Communauté” vous feront croire qu’ils ne sont que des serviteurs du bien commun pour ne pas perdre le prestige de leur position… Il n’y a donc que trois solutions pour que le jeu change de règles : contraindre ceux qui renâclent (on appelle cela la Révolution), hâter la fin de l’ancien jeu en suscitant la faillite générale (on appelle cela la Résistance), inventer le nouveau jeu avant l’effondrement final (on appelle cela la désargence)…

* Médiapart: "Le krach de la pensée économique", Laura Raim, samedi 17.09.2016.

Tag(s) : #Economie Désargence