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Le saucisson ou la tranche...?

Internet nous permet une libre expression par des blogs, de multiples listes d’échanges, des réseaux sociaux. C’est une bonne chose, une sorte de démocratie directe qui ne dit pas son nom. Un récent débat “tous azimuts” autour des catastrophes écologiques annoncées, du pillage de l’Afrique, des prochaines élections, m’a fait venir à l’esprit une question et une image. La question, c’est de savoir qu’elle était l‘utilité de débattre de tout avec n’importe qui sans être tenu à une quelconque mise en acte des propositions avancées. L’image, c’est celle du saucisson que l’on découpe en fines tranches, en famille ou entre amis pour l’apéritif.

Le débat est passionné, parfois houleux, souvent pertinent, toujours impuissant devant l’énormité et la multiplicité des problèmes : “La planète brûle et vous regardez par la fenêtre…” ; “mais sur quelle base politique pouvons-nous encore compter… ?” ; “il faudrait instituer un système de vote pluri-personnel en notant tous les candidats…” ; “il faut arrêter avec les élections pièges à cons...” ; “Ah si nous avions le temps, mais tout le monde s’accorde pour dire “qu’il y a urgence”.

Ce type d’échange révèle à l’évidence le sentiment assez généralisé que la catastrophe semble imminente, que nous allons droit dans le mur, à grande vitesse. Puis vient le constat qu’il n’y a pas de système de remplacement qui émerge avec force. Chacun a en main sa rondelle de saucisson et l’expose complaisamment à son voisin. Regarde l’éléphant d’Afrique en perdition, dit l’un, et le burkini dit l’autre. N’oubliez-pas la fraude fiscale, le réchauffement de la planète, l’épuisement des ressources…, ajoutent les autres Mais nul ne sait comment le saucisson est arrivé sur la planche de découpe, nul n’imagine qu’il puisse y en avoir d’un autre genre.

Les solutions pour que les tranches soient de meilleur goût et saines pour le corps, tournent toujours autour de trois axes : il faut changer l’homme pour changer la société, il faut agir ici, maintenant, chacun à son niveau pour améliorer le saucisson et enfin, il faut lutter contre le pouvoir, exiger à haute voix qu’un saucisson bio soit accessible à tous… Quelques fous souhaitent un gigantesque crash qui nous contraigne à réagir dans l’urgence et par nécessité. Mais en attendant, nous continuons à découper le saucisson en tranches et à débattre ad nauseam sur chacune des tranches que nous avons en main. D’un certain côté, c’est rassurant. Il y a tant de tranches à débattre que nous avons la garantie de quelques siècles de débats passionnants !

Sauf qu’en face (chez ceux que nous dénonçons et qui pillent la planète, qui excluent une large part de l’humanité, qui jouent avec nos nerfs, qui rêvent d’une bonne guerre riche en profits financiers…), le plan d’un nouvel ordre mondial est prêt, il avance même avec un grand succès. Nous avons un train de retard parce que chaque tranche du saucisson nous divise, nous hypnotise ou nous enfonce dans la névrose dépressive. Pendant ce temps, le néolibéralisme a gagné la très communiste Chine, la mondialisation est bien partie, les gouvernements à volontés démocratiques rognent sans cesse sur le pouvoir des peuples pour se maintenir sur le marché économique, le mythe de l’enrichissement “globalement positif” s’effrite sans remous, une petite oligarchie apatride et sans scrupules s’accapare tous les pouvoirs… Pendant que nous agissons localement avec comme excuse une vague pensée globale, d’autres s’organisent globalement avec des idées bien précises de ce qu’ils peuvent soutirer au local !

On sent bien que cette situation inquiète, fait réfléchir ceux qui ne se laissent pas berner par la beauté du too big to fail ou ceux qui s’adaptent à la vague et surfent sur un individualisme mâtiné d’opportunisme. Mais que trouve-t-on sur le marché de l’innovation contestataire ? Des colibris qui se contentent d’une goutte d’eau pour éteindre l’incendie, des convivialistes qui nous prouvent que tout irait mieux si nous savions mieux vivre ensemble, des scientistes qui imaginent que tout problème sera tôt ou tard surmonté par la technique, des utopistes qui pensent bonifier le saucisson sans en changer la composition ni le mode de fabrication…

S’il serait vain de demander aux grands capitalistes de devenir soudainement philanthropes, s’il est stupide de croire qu’un système politique entièrement conçu pour une minorité favorisée puisse se moraliser, s’il est évident que la nature de l’homme est une invention a-postériori qui ne sert qu’à justifier les carences que l’on ne veut pas soulager, la seule solution reste d’oublier l’antique saucisson et d’en créer un autre, ce qui aura pour effet immédiat de changer l’aspect et le goût de chaque tranche. Un saucisson parfait n’existe pas diront les défaitistes, mais l’expérience prouve qu’il en est de bien meilleurs, de bien plus digestes, de bien plus faciles à répartir à l’apéro ! C’est bien l’idée proposée par cette désargence qui vise à instaurer une société a-monétaire. Supprimer la monnaie, c’est changer radicalement la société, donc changer les hommes qui la composent. C’est rendre impossible à réaliser ce que des siècles de répression n’ont pu éradiquer (voir la prostitution, la fraude fiscale, le trafic de drogue…). C’est redonner du sens à la folie du monde, un espoir à tous ceux qui se croyaient vaincus.

Pourtant, nous sommes peu nombreux à aller aussi loin dans la proposition, même si l’idée fait son chemin et s’impose dans les faits, souvent bien plus aisément que dans les esprits. Beaucoup rient ou s’inquiètent de tant de radicalité et s’accrochent encore à leur tranche de saucisson qu’ils appellent partis, combats, projets réalistes, urgences primordiales… Mais ils ne peuvent nier qu’ils perdent le combat et que le néolibéralisme gagne sur tous les terrains, qu’il a en réserve des plans de sauvetage en cas de crise qui nous seront appliqués quel qu’en soit le prix en externalités humaines et écologiques. Alors, j’accepte toute contre-proposition, à condition qu’il s’agisse de changer le saucisson pourri, non de l’assaisonner d’une quelconque chimie, de le partager en morceaux si petits que plus personne n’en reconnaisse le goût, de nous occuper par des jeux ou des biens pour qu’on en oublie ce que l’on mange… En attendant, je ne trouve aucune issue possible et raisonnable autre que la suppression de l’outil monétaire, des profits financiers, de l’échange marchand…

Tag(s) : #Désargence