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Les négociations en cours à Genève au sujet de l’avenir de Chypre semblent une fois de plus dans l’impasse. Les médias en parlent peu et souvent très mal. J’ai eu beaucoup de peine à trouver un article sérieux sur la question et qui permette au lecteur ordinaire de se faire une idée de ce qui est en jeu. La crise bancaire qui a secoué l’île en mars 2013 a suscité une incroyable quantité de papiers, mais les négociations pour la paix entre les deux parties grecque et turque ne semblent pas intéresser grand monde. Pas de généalogie du conflit, pas de mise en perspective géopolitique, pas d’analyse des solutions proposées… Et pourtant, l’affaire chypriote est exemplaire et mérite d’être observée de près.

 

La généalogie du conflit : L’île de Chypre a de tout temps été convoitée, occupée, libérée, reprise, exploitée, ravagée… Elle a intéressé les Phéniciens, les Assyriens, les Egyptiens. Elle a été grecque sous Alexandre le Grand, puis Gréco-romaine, puis conquise par Richard Cœur de Lion, vendue aux Templiers, reprise par le Comte Guy de Lusignan (un français, celui-là), elle a été vénitienne pendant trois siècles, finit par tomber sous la coupe de l’Empire Ottoman en 1571, puis sous celle de l’Empire Britannique en 1878.  Elle gagne son indépendance en 1960 pour retomber en 2004 sous la coupe de l’Union Européenne qui ne lui fera pas plus de cadeaux que les précédents colonisateurs ! Pour que tant de nations convoitent ce petit bout de terre, il faut bien qu’il y ait un intérêt stratégique et commercial. Chypre, c’est un porte-avion en Méditerranée, une réserve de gaz, la plaque tournante de tous les trafics. Chypre intéresse autant les Russes que les Turcs, les Grecs que les Syriens, les Anglais que les Libanais… Le gros problème de l’île, c’est qu’elle est occupée par  1,2 millions habitants (dont 300 000 Turcs) et qu’ils ont des intérêts de Chypriotes : au lieu de pâtir de leur exceptionnelle position géostratégique, ils  pourraient en bénéficier. Pour cela, il faudrait qu’ils aient une réelle indépendance politique, qu’ils puissent s’allier ou se dés-allier avec qui bon leur semble, ce qui est intolérable pour le reste du monde.

 

Un panier de crabe : Les crabes feront donc tout ce qu’il faut pour empêcher les Chypriotes grecs et turcs de fraterniser en rond. Le crabe anglais est très fort à ce jeu-là : quand les Grecs se soulèvent en 1955 pour arracher leur indépendance, les Anglais poussent les Turcs à combattre à leur côté. Diviser pour mieux régner est un procédé vieux comme le monde. Les Anglais en maîtrisent si bien la technique qu’ils vont rapidement transformer  de bons voisins en ennemis héréditaires. La Turquie en profite alors pour mettre de l’huile sur le feu sous prétexte que certains Chypriotes réclament “l’énosis” (le rattachement à l’antique mère patrie). Mais la Grèce aussi a sa part de responsabilité : en 1974, elle tente un coup d’État pour renverser le leader Chypriote Makarios qui est contre l’énosis. Leur coup d’État rate, mais donne un bon prétexte à la Turquie pour envahir le Nord de l’île à grand renfort de morts, tortures, viols, disparitions. Intolérable ! L’ONU intervient…, à sa manière : la Turquie garde le Nord d’où sont chassés les Grecs, lesquels se regroupent au Sud et chassent les Turcs de leurs terres et de leurs maisons, l’ONU crée une zone tampon qui coupe l’île en deux avec fossés antichars, champs de mines, barbelés… L’armée turque s’installe définitivement au Nord, les Anglais occupent deux bases importantes au Sud. Quant à l’Union Européenne, elle a joué un jeu plutôt malsain. Les Chypriotes grecs se sont laissé prendre au mirage de l’euro et l’ont vite regretté. L’histoire du blocus monétaire organisé sur l’île par l’Europe et qui a soulevé chez nous tant d’émotion est symptomatique : “l’économie de Chypre sera laminée si cela est nécessaire mais l’Europe ne perdra pas Chypre ou alors au prix d’un combat de Titans”…

 

L’enjeu des négociations : Pour la Turquie, il est hors de question de retirer ses troupes du Nord de l’île, ce qui serait un préalable pour les Chypriotes grecs. Pour l’Europe, il est inconcevable de se retirer militairement de l’île, au risque de voir les Russes s’y installer. Pour les Anglais, l’intérêt commercial est trop important, surtout depuis le Brexit, pour qu’il se désengage de Chypre. Pour l’ONU, l’idée d’une fédération entre deux États sur le modèle belge est la panacée. Mais les quatre partenaires assistant aux négociations (Turquie, Grèce, Grande-Bretagne, ONU) se moquent royalement des conflits qu’ils ont eux-mêmes créés : comment fédérer un pouvoir moitié-moitié entre deux populations qui est plutôt dans la proportion un quart-trois quarts ? Que fait-on des litiges de propriétés entre les 200 000 grecs du Nord réfugiés au Sud et les 11 000 Turcs du Sud renvoyés au Nord ? Comment rassembler un Parlement du Sud rattaché à l’UE et un Parlement du Nord contrôlé par  une Turquie de plus en plus en indélicatesse avec l’Europe ? On pourrait affiner les motifs de discorde et en allonger la liste ad nauseam !

 

La solution : Sans être un politologue averti, un économiste chevronné, un spécialiste des négociations internationales, j’ose sans crainte dire que l’entreprise onusienne est vouée pour longtemps encore à l’échec. La dernière session s’est d’ailleurs déroulée sans la présence des principaux intéressés, les Chypriotes grecs et turcs ! Quelles que soient les propositions faites par  la conférence de Genève, elles seront refusées par l’une ou l’autre des parties.

En revanche, on voit s’amplifier un mouvement de réconciliation entre Turcs et Grecs, des associations de plus en plus nombreuses de chypriotes qui se rencontrent, s’expliquent, collaborent, s’invitent à visiter leur maison natale. S’il y a une fédération possible, une réunification qui respecte l’histoire des uns et des autres autant que leurs intérêts, cela viendra sans aucun doute des Chypriotes mais absolument pas des anciens, actuels ou futurs colonisateurs. Sans l’Europe, sans la Turquie, sans les Anglais sur leur sol et dans leurs négociations, il ne faudrait pas dix ans pour que les conflits s’apaisent et pour que des consensus particuliers s’installent çà et là, entre voisins, pour qu’une forme de gouvernance commune soit enfin possible.

Si nous avions une responsabilité dans l’histoire de cette petite île, ce serait d’imposer à nos gouvernements respectifs qu’ils s’occupent de leurs problèmes et laissent enfin les Chypriotes choisirent eux-mêmes le destin qui leur convient !      

 

PS : Si vous deviez lire un article et un seul sur le sujet, je vous conseille celui d’Hélène Demetriades, une chypriote qui sait de quoi elle parle….