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France Culture (journal de 12h30, 19.01.2017, 00 :18 :21) : Jean-Baptiste de Foucauld présentait son livre édité chez Hermann, “Peut-on  apprivoiser l’argent aujourd’hui ?” La quatrième de couverture est intéressante :

                « Peut-on encore apprivoiser l'argent dans un monde malade de l'argent fou, ce monde qui a produit cette crise des "subprime" qui n'a pas fini de produire ses effets ? Comment en est-on arrivé là ? Comment s'assurer que l'argent devienne "bon serviteur plutôt que mauvais maître" ? Telles sont les questions posées par cet ouvrage issu d'un colloque de Cerisy, qui a mis en dialogue, de manière pluridisciplinaire et contradictoire, des chercheurs, des intellectuels, des acteurs socio-économiques (banquiers, responsables d'ONG, élus territoriaux) avec des citoyens engagés et même des spécialistes de différentes religions.

                « Après être remonté aux causes de cette "tragédie", le propos s'efforce, à partir des contributions des sciences sociales, de mieux cerner la nature du pouvoir de l'argent. Il apparaît que c'est seulement lorsqu'il est au service d'un projet que l'argent peut valablement être apprivoisé. Différents exemples concrets d'exercice responsable de l'argent sont alors proposés. Enfin, sans masquer les difficultés, il est essentiel de reconstruire les régulations dont l'abandon a suscité la crise.                 « A partir de ce regard circulaire sur l'une des questions les plus complexes et les plus centrales de notre temps, le lecteur jugera, in fine, si, aujourd'hui, l'argent peut être ou non apprivoisé. »

 

                Lors de l’interview, J.B. de Foucauld répond par un “oui” hésitant à la question : “Ce qui compte c’est l’intention... On a levé les règles qui limitaient ce que l’on pouvait faire avec l’argent. Par exemple, comment a-t-on laissé des banques avoir des bilans plus gros que celui de leur pays ?... Le tout est de réguler sans tomber dans le réglementarisme !”

                La question de l’argent comme “bon serviteur ou mauvais maître” n’est pas d’aujourd’hui puisqu’elle est attribuée au poète Horace (65-08 av. J.-C.). Voilà donc plus de deux millénaires qu’elle est posée sans qu’une réponse y soit apportée puisque l’auteur la repose aujourd’hui comme étant d’actualité. Pour autant, l’auteur n’est pas un imbécile mais un haut fonctionnaire français qui fut Commissaire au plan. Pourquoi donc continue-t-il à imaginer une possibilité d’apprivoiser l’argent ? Pourquoi l’aréopage d’intellectuels, de banquiers et d’élus qu’il a réuni à Cerisy n’a réussi qu’à énoncer cette contre-vérité historique : “ c'est seulement lorsqu'il est au service d'un projet que l'argent peut valablement être apprivoisé…” ?

                La seule explication logique à tant de légèreté, c’est que ces intellectuels sont pris au piège d’un élément de l’équation qui rend celle-ci insoluble. L’argent (monétaire, virtuel, fiduciaire, ou sous toute autre forme possible),  étant le seul moyen connu d’étalonner les objets et les services, de les échanger, de les vendre ou les acheter, ils ne peuvent imaginer que l’on puisse ôter l’élément vicieux de l’équation. Ils raisonnent donc avec cet élément perturbateur et ne trouvent que des solutions perturbées. Quelle que soit la validité de leurs raisonnements, quelles que soient les innovations qu’ils puissent y apporter, l’équation reste insoluble. Le journaliste  qui interviewait de Foucauld lui a demandé : “vous dites qu’il faut créer de la responsabilité, mais comment la créer dans un monde qui est devenu totalement irresponsable ?” La réponse fut édifiante : “C’est tout le problème… ”.  Or, aucune mesure, aucun règlement, n’a protégé le système des excès qui ont abouti à la crise de 2008. C’est un aveu d’impuissance que l’on retrouve dans la plupart des écrits sur l’économie néolibérale, y compris les plus radicalement opposés au dit libéralisme.

                A l’école primaire, nous avons tous été confrontés à des problèmes de croisements de trains et de baignoires qui se remplissent ou se vident. Nous savons tous qu’ils seraient devenus insolubles si l’on y avait introduit des paramètres farfelus comme l’âge du plombier ou la couleur des chaussettes du contrôleur. Mais nos économistes n’ont pas encore compris qu’il a suffi d’introduire l’argent pour que, définitivement, l’équation de la justice, de l’accès aux biens nécessaires à notre reproduction matérielle, de la paix,  devienne insoluble. Nos économistes peuvent toujours souhaiter une “économie humaine”, avec l’élément argent dans l’équation, ils n’aboutiront jamais qu’à une “économie marchande” avec les conséquences que cela donne, et quelles que soient leurs intentions de départ dont je ne me permets pas de douter.

                Il faudra bien qu’un jour l’humanité comprenne qu’il n’y a pas besoin d’échanger pour avoir, de compter pour prendre ou donner, de payer ce dont nous avons besoin, ce qui nous est utile. Il serait bon que nous sortions de cette comptabilité mortifère et que nous passions à l’accès, avant que tout explose !  Les équations sont utiles un temps, embarrassantes ensuite, obsolètes enfin, tout comme les civilisations naissent, se développent et meurent. Le seul drame serait de ne pas l’admettre et de rater l’épisode suivant…  

Tag(s) : #Désargence, #Economie, #Livres