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              Le journaliste, c’est Sylvain Bourmeau (samedi 15 avril, 13h30, France Culture, La suite dans les idées ). La sociologue, c’est  Nonna Mayer, politiste au CNRS. Le généalogiste, c’est moi qui modestement mais avec acharnement, garde de son expérience professionnelle l’idée que rien ne peut se comprendre d’une personne ou d’une situation si l’on n’en a pas fait la généalogie.

                Sylvain Bourmeau annonce la couleur avec cette surprenante présentation du sujet : « A entendre beaucoup de commentateurs, les électeurs seraient ainsi tous devenus d'extraordinaires stratèges, la palme étant même décernée aux abstentionnistes que d'aucuns osent fêter comme les seuls vrais militants du moment... Il est temps de remettre un peu de raison dans tout ça. »  Il ne serait donc pas “raisonnable” de s’abstenir, pas plus que de prêter un quelconque crédit aux abstentionnistes. Le ton est donné ! Pour lui, les gros bataillons des abstentionnistes sont constitués de gens qui entretiennent un rapport assez relâché avec la chose politique, et les mettre à l’honneur serait devenu “une mode” ! On peut remarquer au passage que ce journaliste, dont la fonction est théoriquement d’informer, nous assène d’emblée son opinion, son analyse politique, comme une évidence. La doxa érigée en vérité absolue…

 

                 Nonna Mayer heureusement, modère le propos : « Il y a deux sortes d’abstentionnistes. Il y a l’abstentionniste sociologique… » : (Les citoyens arrivés récemment et peu au fait des coutumes, ceux qui ont un faible niveau d’études, ceux qui n’ont pas de travail fixe et bougent trop souvent, ceux qui ont des rôles subordonnés…). Mais il y a aussi « les abstentionnistes politisés à qui le choix proposé ne convient pas, et qui sont relativement minoritaires… » Cette sociologue reconnaît cependant que les sondages annoncent 35% d’abstentions, ce qui est une nouveauté pour une élection présidentielle. Elle attribue cela à la difficulté du moment, à la complexité du choix, qui “brouille” les enjeux et la décision des électeurs

                Bien, nous avons compris : le vote est une nécessité démocratique, les partis populistes ont joué sur le sentiment que les politiques du moment sont impuissants à résoudre nos problèmes, sur la peur de l’Europe et de la mondialisation, sur le flou du clivage droite-gauche. Et là, le généalogiste que je fus n’en peut plus et ferme le poste. Comment ne pas voir, à travers l’Histoire, que la démocratie (comme d’ailleurs toute forme de structure politique), perd de sa crédibilité et de sa légitimité si ce qu’elle propose n’est pas ou plus en adéquation avec les pratiques et la pensée du peuple représenté ? Si le nombre des abstentions augmente à un point tel que plus guère de monde hésite à en proclamer le choix, c’est peut-être parce que l’adéquation n’y est plus, que le peuple a pris une voie nouvelle alors que les politiques sont restés sur la leur.

 

                Revenons à l’Histoire et observons comment a évolué le bon vieux clivage entre centralisme et autonomie. Le combat n’est pas neuf. C’est celui des Empires contre les Barbares, celui de Philippe Le Bel contre les Seigneuries et les Consuls de villes ou de provinces. C’est le même qui ressurgit à la chute de la royauté et divise le pays entre Girondins et Jacobins. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui autour de la mondialisation, de l’économie supranationale, de la gestion entrepreneuriale… Les politiques ont-ils vu que “la mode” comme dit le journaliste, n’est plus à la hiérarchie pyramidale mais à la collaboration horizontale et transversale ? Ont-ils compris que la simple généralisation de l’Internet, du smartphone, de la tablette, a aboli l’antique contrainte du lieu et du temps ? Ont-ils vu que les scientifiques ne travaillent plus dans l’isolement de leurs petits bureaux et laboratoires mais en groupes autonomes ? Ont-ils perçu la révolution mentale que représentent ces logiciels libres et agiles qui sont accessibles à tous, utilisables et transformables par tous ?...

                Pas étonnant que l’Histoire elle-même soit refaite actuellement à la lumière de ce clivage. Enfin on commence à dire que les Chouans n’étaient pas des réactionnaires, des suppôts de l’Église et de la noblesse, mais le plus souvent des révolutionnaires Girondins inquiets de voir Paris prendre le monopole sur la province. Enfin on commence à comprendre que le principe du vote a été adopté en 1789 pour qu’il n’y ait pas de démocratie et pour permettre aux bourgeois d’accéder aux privilèges jadis détenus par les nobles. Enfin on commence à comprendre que la complexification des relations humaines dans une structure qui tend à se globaliser a, toujours et partout, abouti au même désastre. Enfin on comprend que le capitalisme prend le même chemin que le communisme, celui qui consiste à créer un “citoyen superflu” dont la seule fonction est de servir un pouvoir central.

                Les abstentionnistes d’aujourd’hui ne sont plus des pêcheurs à la ligne, des anciens migrants, des déçus de la politique, des gens incultes ou inconscients. Ce sont des jeunes qui rêvent de pouvoir enfin exercer une démocratie directe, des anarchistes qui veulent enfin un ordre sans pouvoir unique, des citoyens trop informés pour se laisser dicter leurs choix par des “experts autoproclamés”, etc.

                Le vent tourne, le contexte socio-économique change, des usages les plus basiques s’installent en complète contradiction avec la pensée politique du siècle dernier. Si ce n’était le cas, pourquoi tant de mouvements émergeraient-ils qui cherchent à radicalement changer de paradigme (les Convivialistes, les Décroissants, les adeptes du Commun, les Colibris, ceux qui prônent l’obsolescence de la monnaie…) ? Pourquoi le plus gros contingent des abstentionnistes est-il désormais alimenté par des jeunes cultivés, politisés, actifs, parfaitement intégrés ? Pourquoi voit-on émerger soudain des “bureaux de votes abstentionnistes”, qui ne serviront qu’à compter ceux que les journalistes et les sociologues d’un autre temps tentent désespérément de disqualifier ?

                On attribue faussement à Victor Hugo l’affirmation que « rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue ». Mais peu importe que le grand homme l’ai dit ou pas. Il nous plaît à penser qu’il en aurait eu l’initiative. Malheureusement, il n’y a guère en ce moment de “grands-hommes” chez les politiques, les experts patentés, les journalistes mainstreams…                     

 

Tag(s) : #Politique, #Histoire, #Démocratie