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           En ces temps d’élections, l’argent s’invite dans tous les débats. Qu’il ait été mal acquis par un candidat, détourné de son usage légal par un autre, qu’il soit cause de misère, d’exclusion ou injustement réparti, qu’il manque pour tel objectif ou gaspillé en un projet douteux, qu’il soit le moyen ou le but  de l’économie, qu’on veuille le réguler, le redistribuer, le partager, l’économiser, l’emprunter ou le thésauriser, qu’on l’imagine en euro ou en franc, sous une forme numérique ou alternative, l’argent est partout, omniprésent, explicite ou implicite dans tous les discours.  

                Il est cependant curieux qu’un objet aussi central suscite si peu de réflexions sur le fond. L’outil monétaire est là et nous faisons comme s’il ne pouvait ne pas être là. On ne peut rien y changer, pas plus qu’on ne peut éviter un tsunami. L’argent fait partie intégrante de la réalité, c’est un phénomène naturel. On ne peut pas plus éradiquer cet encombrant outil que l’on ne peut éviter les conflits dans un groupe humain ou la gravitation dans l’univers.

                D’où vient cette étrange “naturalisation” d’une création humaine, sinon d’une pensée magique ? L’argent n’a pas toujours existé. Il s’est imposé comme seul moyen pratique d’échanger des objets de valeurs différentes. Mais dans une société de chasseurs-cueilleurs, il n’avait aucune raison d’être. Les Inuits qui pratiquaient la mise à disposition, pour tous et sans condition, des ressources que la nature leur offrait, n’ont découvert la relation marchande qu’en 1884, date à laquelle l’explorateur Gustav Holm entra en contact avec eux. Sans commerce, sans argent, sans échanges, la civilisation ne peut être la même. La communauté prévaut sur l’individu, le mariage n’a d’autre but que la survie du groupe, l’art et les jeux sont fondamentaux, la propriété est impensable, l’esclavage et l’exploitation tout autant…  

                Dès que les Européens découvrirent les ressource commerciales du Groenland (peaux de phoques, graisse de baleine…), la civilisation Inuit fut condamnée. Ce que les Inuits nomment akiqanngituq, ne peut se traduire : on vous dira que c‘est la gratuité des transactions, mais le mot gratuit ne peut exister qu’en opposition au payant et celui de transaction induit des négociations, des calculs de valeur, d’intérêt, autant de choses impensées sur la banquise. Pour avoir tenté d’imaginer l’inimaginable dans notre culture, une société sans échanges, sans valeurs, sans salaires, sans profits, je ne vois que le mot “accès” qui, dans le sens du libre droit d’accès à l’air que l’on respire, permettrait d’imaginer ce qu’akiqanngituq  peut signifier. Les Inuits ont quantité de mots pour qualifier la couleur de la neige, nous n’en avons qu’un seul, parfois augmenté d’un qualificatif, un blanc crémeux, cassé, immaculé…

                En Occident nous avons quelques centaines de mots pour nommer l’argent, le fric, la monnaie, le blé, les sous, l’oseille, les biffetons, les picaillons, le pèze, les ronds, la braise…, les Inuits n’en avaient pas avant qu’on vienne les “civiliser”. Donc l’argent n’est pas aussi éternel que le tsunami et la pesanteur, il a été humainement créé et pourrait être dé-créé, aboli comme le Roi qui un beau jour a été jugé “coupable”, comme Dieu dont Nietzsche nous a annoncé le décès, comme l’allumeur de réverbères anéanti par l’électricité… Pourquoi donc les grands intellectuels qui président aux tribunes médiatiques acceptent-ils volontiers de disserter sur la disparition du Roi, de Dieu, de l’allumeur de réverbères, mais jamais sur celle de l’argent, même au titre de l’hypothèse ou du postulat ? Il n’y a qu’une explication plausible : l’hypothèse d’une obsolescence de l’argent remettrait notre civilisation en cause autant que le commerce des peaux de phoques a remis en cause celle des Inuits. Il y a danger… Réfléchir à l’argent, remettre en cause l’échange marchand, conduit inéluctablement à nous comparer aux Inuits, au risque que nos VALEURS soient, in fine, jugées moins bonnes que les leurs.

        Qu’adviendrait-il si, soudainement, le peuple réalisait que l’argent n’a servi qu’à rendre payant ce qui était gratuit, que nous avons accepté la mise à mort de nos semblables par millions pour préserver ce “trésor”, que notre belle déclaration universelle des droits de l’homme aurait sans doute été applicable au Groenland mais pas dans nos démocraties… Soyons sérieux ! Il est légitime de discourir sur le capitalisme, le libéralisme, le socialisme ou l’économie sociale et solidaire ; il est fondamental de définir si la richesse ruisselle des nantis sur les pauvres ou si cette vision n’est qu’un phantasme ; il est bon de comparer les diverses théories économiques en de brillants combats de “Gallus-œconomicus”. Voilà qui est sérieux. Mais, réfléchir à la mécanique de l’argent, c’est-à-dire à ce qu’il induit d’inégalités, de violences, de barbaries en tous genres, à l’impossibilité de réduire les fractures structurelles qu’il impose et imposera quel que soit le système de régulation proposé, c’est folie pure. Que dis-je folie ? C’est suicidaire, criminel, hors réalité. C’est à peine tolérable sous la forme de l’utopie, et à condition que l’utopie soit clairement définie comme ne pouvant jamais advenir.  Voilà ce qui explique l’ennui qui prend les peuples aux tripes en périodes électorales, l’usage immodéré de cette langue de bois qui comble si bien le vide, l’impossibilité de croire aux solutions proposées d’un bord à l’autre de l’échiquier politique,  les luttes militantes réduites à l’adoration d’une icône, à l’exhibition expiatoire d’étendards sur les parcours traditionnels et balisés…   

                Le temps viendra où le dernier des Inuits ayant sombré dans la dépression, l’alcool et le consumérisme, nous rechercherons dans les vieux livres comment ils ont fait pour vivre si longtemps sans argent et avec tant d’harmonie. Le temps viendra où l’on trouvera idiot de leur avoir vendu des chauffages pour leurs préfabriqués et des congélateurs pour y conserver leur poisson carré couvert de sciure. Viendra un temps où l’on acceptera que l’argent nous a tous rendus fous. Ce temps n’adviendra pas quand, la raison revenue, nous comprendrons ce que signifie une relation de cause à effets. Il adviendra quand nous serons dos au mur, contraints de penser ou de périr, obligés dans l’urgence et après une erreur de trop, d’inventer comment nous pourrions être modernes sans échanger, être usagers sans détruire, être solidaires sans profits, technologiques sans être prédateurs…        

Tag(s) : #Economie, #Désargence, #Politique