Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

                La situation en Grèce semble sans issue au plus grand nombre. J’ai rencontré des intellectuels à Athènes, des paysans et des bergers dans les montagnes du Mourgana, j’ai conversé dans mon sabir franco-grec avec les clients des cafés provinciaux, et tous attendent. Mais ils attendent quoi ? L’Arlésienne, Godot, le Messie… ?

                Comme les amis de Godot qui jamais ne viendra, il faut survivre, occuper le temps. Tous se demandent s’il n’est pas trop tard, s’ils ont raté le coche ou si, à la longue, il sortira quelque chose de cette glissade sur le toboggan libéral de l’Europe. Ce qui est sûr pour tous, c’est que les solutions classiques sont devenues inefficaces. Il était jadis légitime de croire que tel ou tel homo-politicus aurait le souci du peuple et le sain désintéressement qui sied à la fonction. Il est impossible aujourd’hui d’en trouver un seul auquel le peuple reconnaîtrait une once de probité et de fidélité à son propre discours.

                Il m’est venue une métaphore pour décrire cette impuissance généralisée : imaginons que Pythagore n’ait pas divulgué son théorème et que personne n’ait encore imaginé que le carré de l’hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côtés du triangle rectangle. Comment tracer un angle droit avec exactitude ? Le terme même d’angle droit existerait-il ? Or, il y a bien eu un monde avant Pythagore, un monde de bricoleurs où les uns bâtissaient leurs maisons “au pif”, les autres avec l’instinct de l’artiste. Certains, déjà nommés experts, devaient utiliser des techniques absconses et des théories ésotériques pour prouver que seules leurs maisons avaient de correctes proportions. On peut même imaginer quelques originaux qui aient trouvé l’alternative de faire des nœuds sur une corde de 12 mètres,  le premier à 3 mètres, le deuxième à 4 mètres. En formant un triangle à partir des nœuds, ils étaient  assurés d’avoir un angle parfait pour bâtir leur maison ; mais pourquoi, et en vertu de quelle théorie ?...

                Nous sommes politiquement dans une période pré-pythagoricienne ! La science politique qui nous a permis d’inventer un semblant de démocratie, qui nous a amenés à inventer toutes sortes de régimes plus au moins autoritaires, plus ou moins centralisés, les uns qualifiés de socialistes, d’autres de libéraux, voire de socio-démocrates…, cette science n’est plus capable de résoudre les problèmes qui se présentent au plus grand nombre. Elle n’a pas imaginé qu’il pourrait y avoir des échanges non marchands. Il manque une théorie qui puisse ouvrir le champ des possibles de l’angle droit. Et tous les bricolages habituels ne font que retarder l’émergence de la modernité. Même les ingénieux, avec leur corde et leurs nœuds, peinent à expliquer ce qu’ils font, faute d’avoir dans leur vocabulaire, les mots désignant ce qui n’existe pas encore. 

                Si l’angle droit nous manque, c‘est à cause du profit monétaire et de sa source, l‘argent, la monnaie, l’échange marchand. Faute de le remettre en cause, les coins du monde, et Dieu sait que le monde, tout rond qu’il est, en recèle de nombreux, sont ingérables. La Grèce avec sa dette, le Soudan avec sa sécheresse, le Bangladesh avec ses trombes d’eau…, ne sont que la caricature de la quadrature du cercle dans laquelle nous entraîne notre incapacité à penser hors des sentiers battus et rebattus. La Grèce sait qu’il lui faut un nouveau Pythagore, une autre façon de penser le monde, un autre contrat social enfin démocratique, où un homme égalerait un homme, où le mot “gratuit” disparaîtrait faute d’avoir son pendant de “payant” ! Mais elle n’ose encore poser le pas décisif qui ferait basculer la planche. Le regretté cinéaste Theodoros Angelopoulos avait intitulé l’un de ses films emblématique “Le Pas Suspendu de la Cigogne”. C’est l’image qui me vient après ma stupide métaphore pythagoricienne : Ici, en Grèce, tous les éléments sont là pour comprendre qu’il suffit d’un pas de plus pour que tout change, mais faute de pouvoir imaginer sur quoi le pied se posera, il reste suspendu. Pour combien de temps… ?     

Tag(s) : #Politique, #Société, #Révolution!