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         Chez tout candidat à une fonction politique, il y a deux formes d’expression dont il faut tenir compte pour se faire une idée réelle de ce qu’impliquerait son élection : ce qu’il dit explicitement dans ses discours, dans son programme, et ce qu’il élude,  ses non-dits, ce qu’il refoule, la première n’engageant que ceux qui écoutent et la deuxième qui mériterait toute notre attention.  

                Dans le cas de Mélenchon, le silence qui s’entend le plus, c’est celui qui concerne ses convictions jacobines. Il est pourtant attaqué avec beaucoup de violence sur ses références à Robespierre, parangon du jacobinisme, mais aussi sur ses hommages appuyés à Chavez, Castro et Poutine. Au-delà des parallèles  historiques douteux et des essentialisations propres aux campagnes électorales, le fait de citer ces quatre personnages aurait pu être une bonne occasion pour expliquer aux électeurs le choix très clair que Mélenchon a fait d’une politique centralisée, autoritaire, planificatrice, et non d’une politique fédéraliste, girondine, coopérative… S’il est légitime de choisir entre l’une ou l’autre de ces options, il est malhonnête de faire croire à l’une quand on a choisi l’autre, de tenir un discours jacobin en préconisant un programme girondin. Car ces deux options sont non seulement antinomiques et irréconciliables, mais elles fonctionnent comme le marqueur fondamental de tout choix politique, qu’il soit pratique ou institutionnel, local ou global, théorique ou éthique.

                La cas de la France Insoumise est intéressant en ce sens qu’elle est traversée par les deux options sans que cela soit dit, voulu, formalisé. De nombreux cadres du mouvement, issus d’une tradition communiste, ne peuvent imaginer une structure politique horizontale, non hiérarchique, mais une grande part des militants, issus des milieux alternatifs, ne peuvent imaginer une structure politique pyramidale, centralisée, planifiée. Or les deux courants cohabitent, non parce qu’ils auraient construit un consensus, mais parce qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir ce qui les sépare. Mélenchon se targue de tout faire remonter de la base et de n’être que l’expression d’une volonté populaire. Les militants de base se défendent d’être embrigadés par un chef qui décide de tout en dernier ressort et s’imaginent que le gouvernement, qui éventuellement en émergerait, continuerait logiquement à les associer à ses analyses et à ses décisions.

                Or, la culture “mélenchonnienne” n’est pas la culture d’un “fablab”, d’un SEL, d’une monnaie locale. Croire que les deux cultures peuvent se rencontrer, s’allier, fusionner en un seul et même sociotope est un leurre autant qu’un déni généalogique de la construction politique française. L’État centralisé autour d’un pouvoir unique, d’une capitale, d’académies décernant médailles et imprimatur, imposant un roi, une foi, une loi uniques, s’est construit à partir du XIII° siècle avec Philippe le Bel, s’est renforcé avec Louis XIV, a servi de cadre à la Révolution française, et a induit autant le schéma en étoile des lignes de chemins de fer que l’uniformisation du modèle agricole,  autant l’éradication des langues vernaculaires que le parisianisme qui fait la mode…

                Dans ces conditions, que peut-il advenir de la France Insoumise et du bel élan qui l’a animée un an durant ? Tant que le mouvement reste confiné dans l’opposition et la construction d’une possible prise de pouvoir, les “fouriéristes” sont utiles au “grand ordonnateur”  autant que celui-ci leur est utile pour être entendus. Mais si, par une de ces surprises dont l’Histoire est capable, le mouvement héritait du pouvoir, il ne faudrait pas longtemps pour qu’apparaissent les premiers conflits entre la base et la tête. Faute d’avoir opté clairement pour un chemin ou l’autre, beaucoup se retrouveraient embarqués sur une voie contraire à leur expérience et leur philosophie. D’autres se verraient contraints d’abandonner leurs convictions par réalisme politique, avec tous les excès des “nouveaux convertis malgré eux”. Entre celui qui sera déçu de découvrir qu’il a cru à un mythe, celui qui se sentira trahi par l’autre qu’il croyait semblable, la chute risque d’être douloureuse et, comme à la Révolution, ce n’est pas le meilleur qui gagnera la bataille, ce n’est pas une volonté populaire qui optera pour un camp ou l’autre, ce ne sera pas à la suite d’un débat que ce choix sera fait, mais après une joute avec l’anathème comme munition,  l’invective comme argument et le sophisme comme tactique.

                Le moment serait bien venu de poser le problème avant le grand déchirement et de préparer l’alternative entre Robespierre ou Proudhon, entre les Jacobins et la Gironde, entre le fédéralisme ou le centralisme… Mais il est d’autres questions centrales qui n’apparaissent pas dans la campagne électorale et qui fracturent profondément la société : la question de la laïcité, de la souveraineté, du conflit d’intérêt entre nature et culture, de la place de l’économie dans la politique, de la croissance, du mythe de Noé ou de Prométhée, d’Antigone ou d’Andromaque…  Décidément, la pensée politique a oublié la pensée philosophique ou les philosophes n’ont pas été à la hauteur de leur art !

Tag(s) : #Politique