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               “Certains sont morts pour que nous ayons le droit de voter”. Voilà ce que j’entends sur les ondes, à plusieurs reprises, depuis que les journalistes n’ont plus le droit de nous influencer et se rabattent sur l’interview de l’homme de la rue.  Et bien sûr, l’homme de la rue, bien choisi hors de la caste abstentionniste, récite la doxa si répandue et jamais contestée. A cet argument moral, il est bon d’opposer quelques arguments logiques suivis d’un rappel historique :

1°) D’où tient-on que le fait de mourir pour une idée confère à cette idée une valeur quelconque ? Mourir pour le Djihad donne-t-il un quelconque sens au Djihad ?

2°) Comme pour toutes les idées, il y a les pour et les contre et, de chaque côté, des gens prêts à mourir pour défendre leur choix. S’il y a eu des morts pour le droit de vote, où sont les morts contre le droit de vote ?

3°) Mourir pour une idée est-il toujours une preuve de qualité morale ? Si oui, glorifions les soldats nazis, les Khmers rouges, et autres héros heureux de servir de cibles.

4°) Le point de vue historique : Le vote en France a été utilisé depuis la nuit des temps, par exemple dans les Assemblées Consulaires des villages, des villes, des régions (voir dans la bibliothèque de l’École des Chartes ). On y trouve le tirage au sort, le vote, la volonté de donner voix à tous les corps de métiers (marchands, laboureurs, faiseurs de bâts, maréchaux, menuisiers et maçons…),  et aux deux religions du temps (catholique et protestante). Pouvait être élu n’importe qui pourvu qu’il soit “idoyne, suffizants, capables et de qualité”. Cette institution consulaire avait un fort sentiment d’appartenir à une même communauté et de partager les mêmes intérêts, un sens du “commun” que l’on peine à discerner dans le personnel politique actuel !  

          C’est la même obsession centralisatrice qui a peu à peu érodé ces instances démocratiques, d’abord avec Philippe Le Bel, puis avec Louis XIV, puis avec les révolutionnaires jacobins de 1789. Contrairement à ce que nous dit le roman national (comme toujours écrit par les vainqueurs), la Constitution de l’an 1, promulguée à l’été 1793, n’a jamais été appliquée et personne n’est mort au nom du suffrage universel à cette époque. Avec Napoléon, les choses s’éclaircissent : associé à une bonne propagande ou, du moins, à de bons réseaux d’influence, le suffrage universel (si l’on excepte les pauvres et les femmes) est un moyen radical de donner une fausse légitimité au pouvoir. Sous la restauration, il faudra payer l’énorme somme (pour l’époque) de 300 frs pour voter. Les seuls à prôner le vote pour tous étaient les “ plus royalistes que le Roi” ! Sous Napoléon III, le vote s’est étendu pour mieux utiliser les paysans, plus nombreux que les ouvriers et bien moins politisés. En 1870, la gauche s’oppose au vote pour le président de la République, craignant “ l’émergence d’un nouveau dictateur” !

                Arrêtons donc d’invoquer les morts de la Révolution de 1848. Ils ne sont pas morts pour défendre le suffrage universel mais par l’ingratitude de ceux qu’ils avaient portés au pouvoir. Arrêtons de croire la “mise en scène” de Victor Hugo qui, dans Les Misérables, évoque d’héroïques barricades. Les émeutiers n’étaient pas là pour le droit de vote. Les seuls morts en rapport avec le vote que l’on pourrait trouver, ce sont des ouvriers qui, avant 1913, date de l’instauration du bulletin secret et de l’isoloir, se sont opposés aux “hommes du patron” qui contrôlaient si le peuple “votait bien”. Mais ce sont des morts accidentelles, sans intention de la donner pour les uns,  de l’accepter pour les autres. Juste des coups mal retenus, des rixes qui tournent mal…

             S’il a existé un réel combat autour du vote, c’est un combat pour l’égalité des droits : celui des femmes qui ont voté pour la première fois en avril 1944[1] ou celui des ouvriers exclus par le vote censitaire. Cette histoire du pauvre peuple qui se serait sacrifié pour que nous puissions voter est un mythe créé de toutes pièces par ceux qui s’accrochent à cette pratique pseudo démocratique, au motif que c’est le meilleur moyen de légitimer une prise de pouvoir aristocratique…

 

[1] Dans le genre roman national, il est bon de rappeler que les femmes avaient le droit de vote au Moyen Âge, mais que ce droit leur a été retiré dans les instances nationales (les États Généraux par exemple)  par un décret du Parlement en 1498. L’histoire nous apprend qu’un droit ancestral peut toujours  être supprimé et qu’il faut parfois des siècles pour le retrouver. Dans le cas des femmes, 446 ans !  

Tag(s) : #Politique, #Coup de gueule., #Démocratie