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“Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville…” (Jean de la Fontaine)

       Du temps de Jean de la Fontaine, la laitière “comptait déjà dans sa pensée, tout le prix de son lait, en employait l'argent, achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée…” En ce temps-là, Monsieur, la valeur des veaux, vaches, cochons, couvées correspondait très exactement à la taille de la bête, aux soins qu’elle réclamait, au foin qu’elle consommait. Les Perrette aujourd’hui, ne vont plus à la ville  ayant mis ce jour-là, pour être plus agiles, cotillon simple, et souliers plats. Elles attendent le camion Lactalis qui vient ramasser le lait payé à 25,7 centimes d’euro le litre qui leur a coûté 37,4 centimes à produire. Avec 11,7 centimes de déficit par litre de lait, adieu veaux, vaches, cochons, couvées ! Bien sûr, il y a toujours un conjoint dans la ferme qui touche le RSA ou vend sa force de travail à la coopérative laitière. Bien sûr, il y a toujours la PAC (Politique Agricole Commune) qui compense le déficit par de généreuses subventions. Le château en Espagne n’est plus de mise Monsieur de la Fontaine. Le conseiller financier du Crédit Agricole est là pour rappeler la nécessité de la rigueur budgétaire et les joies du crédit.

                Au fait qu’en est-il du lait ordinaire que l’on trouve au supermarché au prix moyen de 0,94€ le litre ? Je parle bien sûr du lait normal, Lactalis, celui que monsieur Jean, s’il ne nous avait quittés le 13 avril 1695,  trouverait curieux d’aspect et dégueulasse de goût !  Nous avons dit 0,257€ prix fixé par Lactalis et 0,374€ en coût de production. Ce dernier prix est moyen car certains obstinés s’entêtent à élever quelques laitières en montagne au lieu de les garder par centaines dans des confortables usines. Certains farfelus prétendent même que le foin naturel est préférable au soja transgénique ! Mais que voulez-vous, entrer dans ces considérations complique les chiffres et rendent aléatoires les profits prévisionnels. Donc, coût moyen à 37,4€, de Dunkerque à Tamanrasset comme dirait mon vieux voisin nostalgique !

                La PAC  subventionne les éleveurs (s’ils remplissent toutes les conditions requises) 34€ par tête et par an en zone normale et 71€ en zone défavorisée.  Une vache produit en moyenne 6 800 litres de lait par an (chiffre de la filière laitière française). Le litre de lait zone normale reçoit donc 34€/ 6800, soit 0,5 centime par litre, 1 centime pour la vache défavorisée (toujours en moyenne et à la louche de crème car, si la montagnarde touche plus de la PAC, elle ne produit pas, loin s’en faut, ses 6 800 litres par an). Mais qu’en est-il pour le consommateur ? L’UE ne pratique pas le mécénat. Elle se sert de nos impôts. Donc il faut ajouter au prix moyen de 0,94€ ces quelques centimes de la PAC. Le prix du lait monte… Heureusement, ce sont les gros producteurs qui encaissent l’essentiel des subventions, c’est bien connu. Nous nous alignerons alors sur le minimum, donc le lait nous coûte 0,945€.

                Mais au fait, il me vient en mémoire que jadis l’histoire s’arrêtait là. Nous allions à la ferme avec notre petit pot en aluminium joliment doté d’un couvercle et d’une poignée. Les citadins allaient chez le laitier qui prenait une marge si faible que je me demande, avec le recul, s’il était commerçant ou philanthrope. Aujourd’hui, sur 0,94€ de lait on paye 26c au producteur, 47c aux industriels, 21c aux commerçants, ce qui fait 68c dont on pourrait se passer si nos économistes ne nous avaient pas fait avaler que le Mammouth écrase les prix et que la concurrence profite au client ! Si les producteurs nous vendaient directement leur lait 94c le litre, ils seraient plus heureux, nous ne serions pas plus malheureux et le lait serait meilleur pour la santé. Malheureusement, Lactalis emploie 75 000 “collaborateurs”, Carrefour 380 000, Auchan 350 000… Aller chercher son lait à la ferme c’est mettre beaucoup de monde au chômage. Il faut donc bien s’empoisonner au lait industriel pour que ces “collaborateurs” s’empoisonnent la vie dans des boulots pourris. C’est la logique imparable du système.

                Mais au fait, à propos de santé, le lait n’est-il pas de qualité variable selon la nourriture donnée à la vache ? Il y aurait donc de bons laits, pleins d’oméga 3 et de vitamines, et de mauvais laits bourrés de pesticides, d’OGM, d’antibiotiques, etc. Le mauvais est moins cher que le bon, c’est donc le plus utilisé. Qui compte dans le coût du lait le traitement de l’obésité, du cholestérol et autres maladies induites par l’usage des fameux cinq produits laitiers par jour ?  Apparemment personne, mais il y a bien quelqu’un qui paye, un certain “Contribuable”, tout comme pour les dégâts environnementaux de l’élevage intensif et de la transformation industrielle.

                Lactalis, par exemple a rejeté du lactose dans la rivière de la Seiche en Ille et Vilaine, fin août 2017. Chut ! C’est un “incident” qui n’a causé la mort que de quelques tonnes de poissons !  Le payeur, c’est rarement le pollueur mais plus généralement la collectivité. Ces dégâts sont des “externalités”, ils ne rentrent pas en compte dans les bilans comptables. Le bureau d’étude  anglais Trucost qui a travaillé sur les externalités, nous dit que Nestlé provoque des dégâts environnementaux qui se chiffrent annuellement à quelque 4 milliards de Dollars, selon les chiffres de l’année 2012 et la situation s’empire. Rappelons que Nestlé et Lactalis sont constitués en une coentreprise dont la structure est si complexe qu’il sera facile de reporter toute indemnité envers les utilisateurs de La Seiche aux calendes grecques. Si ces coûts environnementaux et sanitaires étaient imputés aux entreprises et que celles-ci les répercutaient sur le prix du lait, le litre devrait, toujours selon les experts de Trucost, être majorés de 3,78€.  Le prix moyen du lait atteindrait alors 4,72€! Nous ne le savons pas mais, dans la réalité, c'est ce que nous payons. Rien n'est gratuit dans un monde d'argent. Le gratuit, c'est un paiement déguisé ou différé! On pourrait penser qu'avec un sain retour à une économie relocalisée, un producteur pourrait fournir un lait de bonne qualité, doubler les coûts (0,374€) pour obtenir un prix de vente normal de 0,75€. Le rêve de Perrette qui  gagnerait 49 centimes de plus, le bonheur du buveur de lait qui payerait 19 centimes de moins! Mais ce n'est pas possible, c'est un château en Espagne, un rêve de midinette en cotillon simple et souliers plats. L'argent, s'il est indispensable à l'échange marchand, a aussi pour effet de se condenser entre des mains de moins en moins nombreuses. Personne n'y peut rien, et que l'on soit dans une configuration monarchique ou républicaine, libérale ou communiste, tribale ou mondiale, il se condense jusqu'à produire quantités de paysans pauvres au point de se pendre dans leur grange, et un Lactalis-Nestlé qui fait la loi. Il est utopique de croire en un prix du lait raisonnable, en une multinationale non polluante, en une société marchande non inégalitaire, en une concurrence loyale...

         En revanche, il est réaliste de penser le remplacement de la société marchande par une société de l'accès libre et sans condition à tous les biens et services disponibles. Perrette a du lait, j'ai des pommes de terre ou un savoir quelconque, elle met, je mets à disposition, avec pour seules questions, il y a ou pas, c'est utile ou pas, c'est renouvelable ou pas... Le problème n'est plus technique depuis l'irruption du numérique, avec la productivité dont nous sommes capables, avec les connaissances techniques et scientifiques dont nous disposons. Adieu argent, profit, fortune, échange, concurrence, compétition, trafics, exploitation de l'homme et de la planète, et bonjour les veaux, vaches, couvées, poireaux, logements, énergie, santé..., Monsieur de la Fontaine!  

 

 

Tag(s) : #Economie, #Désargence, #Ecologie