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                Yannis Varoufakis vient de publier "Conversations entre adultes, dans les coulisses secrètes de l’Europe", (éd. Les Liens qui Libèrent). Au vu de ce qu’il dénonce, il aurait tout aussi bien pu qualifier les coulisses de l’Europe de sinistres au lieu de secrètes. En résumé, Varoufakis nous dit qu’il a alerté vivement l’Europe de l’inefficacité du plan conçu pour la Grèce et des risques que celui-ci faisait courir à l’Europe. Mais tout étant décidé par avance par Wolfgang Schäuble, il n’était pas question de négocier quoique ce soit. Au sein de l’Eurogroupe, le scenario qu’il décrit ressemble au Bon (Varoufakis), la Brute (Schäuble) et les Truands (les autres ministres européens). Il ne manque plus qu’un air d’harmonica pour souligner le tragique de la situation. Deux hypothèses peuvent alors être formulées :

 

  • Varoufakis est honnête et il croyait sincèrement pourvoir changer le cours des choses dans le cadre de l’Europe actuelle, et dans ce cas, il a été d’une étonnante naïveté. Ne savaitil pas, avant d’y aller que l’Eurogroupe n’existe pas dans les traités européens, qu’il peut donc décider ce qu’il veut sans avoir de compte à rendre à quiconque, qu’aucun compte-rendu des négociations ne sont publiées ? Ignorait-il tout du caractère intransigeant de Wolfgang Schäuble, du double jeu de Christine Lagarde, de l’incompétence de Michel Sapin en matière économique…? 
  • Varoufakis savait pertinemment sa stratégie impossible mais s’y est pourtant engagé, et dans ce cas il avait, malhonnêtement, autre chose en tête que de renégocier la dette grecque et de limiter les memoranda. Et dans ce cas, son intention inavouée, non dite dans son livre, ne pouvait être que :

                + d’occuper une position au niveau européen qu’il jugeait favorable à sa “carrière”… 

                + de faire croire aux Grecs qu’une issue était possible sans quitter l’Europe, c’est-à-dire soutenir la politique de son ami Tsipras et transformer la trahison en moindre mal.   

 

                La carrière de Varoufakis (docteur en économie et statistiques, enseignant à Sydney, Glasgow, Louvain, Athènes, puis Austin,  conseiller de Papandréou,  ministre des finances de Tsipras…) tend à prouver que l’homme  est tout sauf un imbécile. Il ne reste donc que le qualificatif de malhonnête, ce que démontre assez bien la déclaration qu’il fait après le Brexit : Messieurs les Anglais, n’espérez pas négocier avec l’Europe, je l’ai tenté sans succès, je sais que c’est impossible ! Les costumes “taillés pour l’hiver” dans son livre à des gens comme Sapin, Moscovici et consorts semble étayer l’hypothèse. Varoufakis ose dire qu’il ne s’est pas trompé dans sa stratégie, mais a été sabordé par ses collègues…    

                Après cet échec, Varoufakis continue à souhaiter une Europe fédérale. Il pense et affirme que l’Europe ne fonctionne pas parce qu’elle n’est pas assez fédérale ou qu’elle ne l’est pas vraiment… La crise grecque ayant commencé en 2010, soit cinq ans avant la nomination de Varoufakis au poste de ministre des finances, ce chevalier sans peur et sans reproche, nous dit dans son ouvrage que la population grecque est le bouc émissaire d’un système où il a fallu dissimuler une énorme opération menée au secours des banques allemandes et françaises. C’est parce qu’il ne voulait pas couvrir cette imposture qu’il aurait quitté le gouvernement d’Alexis Tsipras. Là aussi, est-ce de la naïveté ou de “l’habileté politique” ?   

                Il est difficile de ne pas penser à la position de Jean-Luc Mélenchon qui se disait de taille à “renverser la table” s’il était élu président, sans pour autant quitter ce si beau projet européen !  Mélenchon, est-il aussi stupide que Varoufakis ou aussi malhonnête ?... La même question pourrait être posée au sujet de bien des personnalités politiques de droite comme de gauche, mais aussi à propos des commentateurs les plus médiatiques, des experts si fréquemment conviés à nous “instruire” sur la marche du monde.

 

                Cette interrogation, je me la suis également posée au sujet du récent livre (Revolution Required) coécrit par  Hervé Hannoun et Peter Dittus, deux retraités de la BRI. Ces deux personnalités  ne sont pas des seconds couteaux : le premier a été directeur général de la BRI (2006-2015), le second secrétaire général (2005-2016). La BRI (Banque des Règlements Internationaux), c’est la banque des banques centrales, un organisme mondial de régulation qui siège à Bâle, en Suisse. On ne peut être plus au cœur du système économique ! Or, dans leur essai, ces deux éminents personnages racontent comment, depuis 2003, leurs mises en garde ont été ignorées du grand public, négligées par les dirigeants politiques indifférents, mises en doute par la plupart des banques centrales. 

                Le constat qu’ils font de la situation actuelle est alarmant : « Le système financier global reste fragile. L’économie mondiale a du mal à se redresser. Le changement climatique s’accélère. La numérisation et la globalisation pèsent sur les salaires. Les inégalités de revenus s’amplifient. Les turbulences géopolitiques s’étendent. Les mensonges sont présentés comme des vérités, alors que la vérité est muette. […] Les apprentis sorciers ont construit un modèle de croissance tiré par la dette qui nous conduit tout droit vers le prochain krach financier. » Pourquoi donc ont-ils attendu d’être à la retraite pour porter au grand jour leurs observations : « On demande une “révolution” parce que nous croyons que la prochaine implosion sera si profonde et si puissante qu’elle conduira à un changement systémique… » ? Viennent-ils tout juste de le comprendre, ce qui en ferait des naïfs ? N’ont-ils pas eu le courage de démissionner avec perte et fracas (ce que l’on peut regretter mais comprendre au vu du salaire des hauts fonctionnaires de la BRI) ?

 

                Nous vivons un monde étrange où les élites ne veulent pas voir et ne parlent pas quand ils voient. Quelques-uns annoncent la fin du système mais ne proposent pas d’alternative. Les dites élites ne remplissent plus leur rôle et c’est bien exactement l’une des causes de l’effondrement dont parle Dmtry Orlov et d'autres collapsologues : plus les élites échouent, plus elles s’enkystent dans leurs erreurs, plus elles se considèrent au-dessus des simples mortels… Orlov nous parle des cinq stades par lesquels sont passées toutes les civilisations en fin de cycle : effondrement financier, puis commercial, politique, social et culturel. Les élites romaines n’ont rien vu venir de la crise qui a entraîné la chute de l’Empire et la naissance de la civilisation médiévale. Elles n’ont rien compris aux limites de l’expansion, au potentiel révolutionnaire des idées véhiculées par une poignée de chrétiens, au poids des ”barbares” venus de l’Est et du Nord…, ou n’ont pas voulu voir !  Quintus Symnaque (342-403), ce brillant lettré, défenseur de la tradition romaine, croyait au système romain autant que Varoufakis croit à l’Europe. Il eut aussi une carrière politique (préfet de Rome, proconsul d’Afrique…) et, comme Varoufakis, fut très populaire, très “médiatique” (si l’on ne craint pas les anachronismes). Les centaines de lettres de Symnaque qui nous sont parvenues en disent long sur les élites de fin de cycle, aveuglées par leur propre culture ! Il faudrait songer à les offrir à Yannis Varoufakis et à ses collègues européistes les plus médiatiques !!! Peut-être quelques Symnaque modernes avoueraient-ils enfin que le temps de la société marchande est fini et accepteraient de voir les quelques barbares qui préparent une "désargence" et l'émergence d'une  société "a-monétaire"...

Tag(s) : #Politique, #Europe, #Désargence