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                Un usager sentant légitime de réclamer ce que l’État a déclaré comme étant de bon droit s’en alla consulter le fonctionnaire local de l’administration concernée.  Mais sachant le fraudeur toujours à l’affut d’avantages indus, le ministre a  exigé, en pareil cas, la constitution d’un dossier comportant la fiche AC1824v de renseignements sur le demandeur, le formulaire Rs98wgt/N°3 justifiant la situation du dit demandeur avec les documents adéquats prévus par les décrets L 1147-19 à 28. Le fonctionnaire qui reçut l’usager lui communiqua l’intégralité du dossier et, étant par nature  dévoué et soucieux de pédagogie, il y joignit une notice explicative. Deux semaines plus tard, l’usager non fraudeur et de bon droit, ayant rempli avec beaucoup de soins et de persévérance le dossier idoine, revint confiant au guichet numéro 3, porte 14, 3ème étage de la dite administration.

                Après deux heures d’attente dans la file du guichet n°3, notre usager fit la connaissance d’un autre fonctionnaire qui aimablement reçut le dossier. Après un examen rapide mais expert, le fonctionnaire consterné annonça au malheureux usager que ce dossier n’était pas le bon. Il s’agissait de l’ancien formulaire qui, “depuis la directive n°8465 de la semaine dernière, avait modifié la procédure afin de l’adapter au but visé par la réglementation appliquée”. Le rouge envahissant les joues de l’usager, signe d’une colère rentrée de mauvais aloi, l’employé s’excusa au nom du “titulaire de la compétence discrétionnaire du service central de Paris”. L’usager n’ayant aucune connaissance des compétences discrétionnaires et à vrai dire s’en foutant comme de sa première chemise, devint un peu plus rouge. L’employé expliqua qu’il n’y était pour rien, qu’il était tenu d’appliquer des directives qui n’ont d’autre but que de faciliter la tâche administrative pour le bien être de l’usager comme du fonctionnaire…

                Allons, qui osera dire  ne s’être jamais trouvé un jour dans cette situation kafkaïenne, incompréhensible et ne laissant aucune issue possible ? Légitimement, l’usager se sent bafoué dans ses droits et le fonctionnaire, obligé de se justifier d’un embarras dont il n’est en rien responsable.  Voilà pourquoi la fonction publique est dans la rue ce mardi 10 octobre, dénonçant des conditions de travail de plus en plus stressantes ; voilà pourquoi l’homme de la rue s’offusque d’y voir ces fainéants bourrés de privilèges en réclamer encore plus. Les mêmes qui critiquent les fonctionnaires réclament un meilleur service public. Les mêmes qui dénoncent une logique comptable pourrissant le service public acceptent pour eux-mêmes un système qui impose cette logique. Les pouvoirs politiques en profitent pour mettre de l’huile sur le feu via les médias. C’est si facile de monter les usagers et les fonctionnaires les uns contre les autres, de transformer un problème structurel en responsabilités individuelles. L’hôpital dysfonctionne ? C’est le Ministre de la Santé et ses coupes budgétaires qui en sont cause. Ce sont les gestionnaires de l’hôpital qui n’ont aucune compréhension des contraintes propres aux soins. Ce sont les médecins qui défendent leur pré carré. Ce sont les infirmiers qui n’ont plus aucune conscience professionnelle. Ce sont les usagers qui creusent le trou de la Sécu inconsidérément. Entretuez-vous braves gens, c’est plus simple que de poser le problème de fond, celui du choix politique entre une structure pyramidale et une structure horizontale.

                Si l’on reprend l’histoire à son début, comment le “titulaire d’une compétence discrétionnaire” peut-il connaître à lui tout seul, depuis la Capitale, les problèmes de l’employé du guichet n°3 ? Comment l’employé qui connaît ses “clients”, qui entend leurs récriminations, pourrait-il faire remonter une remarque au niveau national,  au nom de quelle compétence ? A qui l’usager va-t-il demander une explication, voire proposer une amélioration du service, s’il n’a en face de lui qu’un employé sans pouvoir ? Comment un syndicat va-t-il défendre la fonction publique et ses travailleurs si le système entier est fait pour qu’une élite puisse faire barrage à toute initiative de la base ? Comment ce système absurde, hérité du centralisme étatique de Louis XIV, puis du centralisme jacobin de la Révolution, puis de la folie législative d’un Bonaparte, pourrait-il changer si personne ne s’y attaque ? De l’usager au ministre de la fonction publique, tous subissent ce mythe de la nécessité d’une pyramide des pouvoirs et des fonctions. Nous avons donc des lois de riches qui curieusement ne sont pas favorables aux pauvres, des administrations kafkaïennes qui étrangement sont opaques et irréformables, des fonctionnaires dans l’incapacité d’exercer leur fonction de service honorablement. Le fait est particulièrement patent dans les domaines de l’enseignement et de la médecine, où les vocations disparaissent au profit du choix par défaut, non parce que les individus seraient moins bons, non parce que l’idéal du médecin de famille (aujourd’hui médecin traitant) ou du l’instituteur (aujourd’hui professeur des écoles) se serait étiolé, mais parce que leurs structures deviennent obsolètes.  

              

           Tout système connaît une phase de développement, un point d’apogée, puis un déclin. Celui du centralisme étatique, du modèle pyramidal, s’il a pu paraître un jour efficient, est à bout de souffle. Et tant que nous refuserons de le voir, descendre dans la rue, réclamer, contester, exiger, ne servira à rien sinon à instaurer une soupape de sécurité qui libère des frustrations  et des colères… Le problème, c’est que changer pour un fonctionnement horizontal remet en cause la Constitution, les privilèges du sommet de la pyramide, des siècles d’usage et d’habitudes mentales, etc. La question du centralisme ressemble à la question monétaire qui impacte les moindres aspects de nos vies individuelles et collectives, qui nous conduit vers des impasses structurelles infranchissables, mais que nous continuons à subir par défaut, faute de pouvoir imaginer en sortir. Les Catalans qui s’opposent au pouvoir central pour recouvrir une liberté qu’ils estiment bafouée sont dans un schéma identique.  Les syndicats qui voient les adhésions diminuer et les contestations internes se développer, ont aussi leur problème de base et de hiérarchie… Seule la génération à venir, en ayant pris d’autres habitus avec l’irruption soudaine du numérique, saura s’évader du carcan pyramidal et imaginer autre chose. Un changement de génération est plus rapide qu’un changement des mentalités !          

Tag(s) : #Société, #Politique, #Révolution!