Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

                Sous-titré De la dictature des banquiers à la démocratie… De la compétitivité à la convivialité… Une alternative à la pensée de marché (535 pages), l’ouvrage de Marc Jutier est une excellente présentation de l’état de la finance mondiale et des problèmes qu’elle pose. Les alternatives au capitalisme néolibéral sont recensées et commentées clairement, et surtout, les références, les nombreuses citations et les liens internet, permettent de se rapporter aux sources, d’approfondir certains passages, de se faire une opinion personnelle. C’est donc un outil utile. En outre, l’auteur a mis son texte en ligne, en accès direct et gratuit, plutôt que de passer par le circuit éditorial classique. C’est une option à souligner !   

                Le seul reproche que l’on puisse faire à ce travail, c’est qu’il est plus dans  la dénonciation que dans l’argumentation.  Dès les premières pages, l’auteur nous annonce ce qui aurait dû se révéler en conclusion après une démonstration progressive et étayée, à savoir qu’il préconise le système du 100% monnaie, du QE for people. Cet a priori nuit parfois à la compréhension de la démarche intellectuelle qui l’a conduit à cette option.  Ceci dit, que l’on adhère ou pas à la solution préconisée par l’auteur, l’ouvrage reste un très utile  support de réflexion pour tous ceux qui cherchent à comprendre ou critiquer le système monétaire actuel, pour tous ceux qui pensent qu’un après capitalisme est possible et souhaitable.

                Du point de vue de la désargence, ce livre est une belle illustration du “Pas suspendu de la cigogne”, cette tendance actuelle à démontrer brillamment qu’il faut sauter l’obstacle et à rester le pied levé, paralysé d’effroi à l’idée même du risque encouru. Le système monétaire est présenté comme une colossale supercherie, la société moderne comme fondamentalement absurde, injuste, violente, suicidaire. La cause en est clairement énoncée, nommée : le système monétaire… et nous serions en parfait accord avec lui s’il n’ajoutait de suite …à réserves fractionnaires. Très logiquement, il en déduit une proposition de système monétaire débarrassé de ces réserves fractionnaires qui gâchent tout. D’emblée, il reste dans l’aménagement du capitalisme néolibéral.  Il rejette toute remise en cause de l’argent en tant que moyen d’échange et, très logiquement, en arrive à opter pour un mixte de revenu d’existence et de quantitative easing for people.

Certes, la solution est bien plus ordinaire que la désargence, et en ce sens, plus facilement acceptable. Si la désargence ne peut se prévaloir que de penseurs anciens et clairement utopistes, le bricolage de Marc Jutier se réfère aux travaux de Maurice Allais, Jacques Duboin, Irving Fisher et beaucoup d’autres. C’est plus sérieux…, mais pas réaliste pour autant. En effet, l’usage de la monnaie date de  5 000 ans et, arrivé au bout de sa logique, le système a déjà peu ou prou expérimenté toutes les formes possibles d’économie marchande, dans toutes les configurations politiques, tous les contextes culturels et historiques. Les économistes modernes appellent Répartition de la richesse ce que les Juifs de la bible appelaient Jubilé, ou QE4P ce que Charles Fourier appelait Dividendes dans sa phalanstère. Rien de neuf sous le soleil…

 

                Marc Jutier constate que “nous avons inventé la valeur-travail, la valeur-argent, la valeur-compétition, et construit un monde où rien n’a plus de valeur mais où tout possède un prix”. Si une généalogie reste à faire, ce serait plutôt pour démontrer la logique de cette longue évolution de la monnaie. A chaque étape, la solution envisagée paraît logique, souvent intelligente, mais n’est qu’une réponse, une réaction à une situation précise et concrète. Ce qui nous a conduits de l’économie médiéval au néolibéralisme actuel n’est jamais qu’une suite de réactions, rarement le fruit de réflexions théoriques et philosophiques, encore moins mathématiques… Il a manqué une conceptualisation phénoménologique de la monnaie, des échanges, de la valeur. Faute de quoi, l’économie s’est adaptée aux circonstances au lieu de s’interroger sur sa structure, ses origines, ses connections. On a analysé les fonctions de la monnaie, pas ses mobiles. On a souligné ce qu’elle permettait et mis dans l’ombre ce qu’elle empêchait. On a évité l’épistémologie au profit du mécanisme….

                Dans la description des alternatives au capitalisme que l’auteur cite et commente, apparaît la Désargence. Elle est présentée comme l’esquisse d’un programme de recherche à partir de l’hypothèse d’une économie sans monnaie. A s’en tenir à l’esquisse, Marc Jutier n’a pu en effet constater que la plupart des questions soulevées dans son ouvrage trouvent des réponses dans cette recherche, bien plus réalistes que les alternatives réformistes. Il n’échappe pas à l’étape qu’ont traversé la plupart des chercheurs de la Désargence, celle du pas suspendu de la cigogne qui précède l’évidence. Anselme Jappe, en 2011 dans un numéro du Monde se demandait, avec un grand point d’interrogation, si l’argent n’était pas en train de devenir obsolète. En 2017, dans “La Société autophage”, il écrit que l’abolition de l’argent doit avoir lieu tout de suite, comme la seule forme de « réalisme » ! Après sa belle analyse, nulle doute que Marc Jutier finira pas poser son pied suspendu et par admettre la réalité ! Pour l’instant, il reste dans “les rustines” dont il nous dit pourtant  “qu’elles ne permettront pas d’éviter l’éclatement, la crise majeure qui imposera de remettre le système en question…” Il cherche encore  de nouvelles solutions. Son principal obstacle  se dévoile quand il dit : “On vit comme si la « richesse réelle » était illimitée et comme si l’argent était limité, ce qui est bien évidemment faux.”  Dans notre vision d’un monde a-monétaire, la richesse réelle n’est certes pas illimitée puisque nous sommes dans une planète donnée, aux ressources et capacités de productions finies. Mais l’argent est limité par définition. L’auteur continue à croire que l’argent pourrait être créé en quantité suffisante pour que chacun puisse en disposer à loisir. Tout l’attrait du capitalisme est fondé sur ce mythe, lequel sert essentiellement à laisser accroire que la fortune est à la portée de quiconque s’en donne la peine. Le pauvre n’a que ce qu’il mérite. Soyons l’entrepreneur de notre propre vie et la misère sera éradiquée. L’humanité devenue riche saura bien laisser ruisseler quelques mannes pour les handicapés, les asociaux, les décroissants fous ! L’utopie d’un argent illimité fait rêver depuis toujours, bien que la réalité soit au contraire sa condensation systématique aux mains d’une ploutocratie. Aucune alternative n’évitera cette condensation, ni la répartition, ni la redistribution, pas même une création abondante qui entrainerait aussitôt une inflation, une perte de valeur.  

 

                Marc Jutier cite le « Système à Dividende Universel » que propose Maurice Allais : “un système monétaire dans lequel la monnaie est uniformément distribuée entre tous les acteurs, individus de tout âge et de tout sexe, chacun d’eux en en recevant une part égale. Nous avons presque tous déjà pratiqué un tel système… en jouant au Monopoly”, nous dit-il. Je ne sais pas si l’auteur cite le Monopoly pour dénigrer le nobélisé Allais ou parce qu’il n’a pas perçu le piège de ce jeu. En effet, il ne peut y avoir de gagnant à ce jeu éminemment capitaliste.  Quand trois joueurs ont vendu tous leurs immeubles, le quatrième ne peut plus rien faire de son avoir faute de clients, même pas leur louer à bas prix ses maisons inutiles. Le soi-disant gagnant a condensé tout l’argent de la banque ! Game over ! Certes, on peut régulièrement faire un jubilé et redistribuer les billets, mais à terme,  le résultat sera toujours le même. Comme disait mon oncle Boris Vian, un fameux bricoleur : “y’a quelque chose qui cloche là-dedans, j’y retourne immédiatement”.  

                Ah, le beau mythe d’un argent qui “redeviendrait un outil de service et non d’asservissement”. Nous en avons tous rêvé avant de nous réveiller, honteux et confus d’avoir accepté si longtemps la richesse des uns, l’asservissement des autres. Dans son rêve éveillé, l’auteur  nous propose  “l’instauration d’une réforme suivant un 100% Money et un QE4People qui auraient pour principale conséquence d’aplanir considérablement les cycles d’euphorie-dépression constatés jusqu’ici.”  Cette thérapie soignant le caractère maniaco-dépressif de la finance est présentée comme une amélioration si l’on ne regarde que la seule finance internationale. Soigner la schizophrénie d’un cancéreux ou le cancer d’un schizophrène est en effet une amélioration, mais pas un espoir de santé. Que fera une société régulée par un 100% money face au réchauffement climatique, à la fin des ressources, au conflit d’intérêt entre croissance et planète finie, à la déperdition de biodiversité, à l’équilibre azote-phosphore qui déjà a été irrémédiablement rompu, aux millions de réfugiés climatiques qui devront fuir les côtes, à la déforestation, à la désertification, au manque hydrique (à commencer par l’eau potable), à l’acidification des océans…, et tant d’autres impasses dans lesquelles nous a conduit l’échange marchand, le profit monétaire, l’argent ? Tout cela à la fois ne sera pas possible avec le seul QE for people ! La désargence n’apporte pas une panacée mais réduit sérieusement cette interminable liste de crises annoncées. Par sa radicalité, elle intègre dans sa stratégie la trop brève échéance qui s’annonce avant le collapsus planétaire, échéance qui n’est jamais prise en compte, par aucune autre alternative.

 

                Un autre point me rend sceptique quant à la proposition de l’auteur, c’est que pour l’essentiel, il se réfère à des penseurs d’un autre temps. Ce que disait Irving Fisher en 1935 est fort intéressant sur le plan historique, mais en ce temps-là, l’idée d’une mondialisation était un doux rêve, le numérique n’existait pas, la productivité était moitié moindre, le néolibéralisme n’avait pas encore cassé les structures familiales et sociales, la croissance infinie était encore pensable, le mot écologie était inconnu (je me souviens l’avoir découvert en 1965 lors d’une rencontre avec René Dumont)… On ne peut reprocher à Irving Fisher de n’avoir pas anticipé ces changements. Mais plaquer ses propositions sur la deuxième décennie du XXI° siècle est anachronique. Les outils que propose la Désargence étaient impensables il y a vingt ans. Nous sortons à peine des Trente glorieuses que nous arrivent les collapsologues nous proposant le choix entre la fin de l’humanité ou la fin du système. Les mentalités se sont adaptées aux réseaux, à l’open-source, à la collaboration et à la transversalité des savoirs et des pratiques. La défiance envers les élites politiques, intellectuelles, médiatiques, financières, impensable même au cœur de Mai 68, est devenue banale… C’est bien le drame et la beauté de l’air du temps qui nous impose l’invention de ce qu’aucun intellectuel ne pouvait évoquer avant nous ! Jamais dans l’histoire l’innovation n’a été aussi indispensable et urgente. Aucune civilisation n’a été condamnée à résoudre autant de problèmes en si peu de temps.

                Normal alors que l’auteur conclue par cette question : Que peut-on faire ? S’il propose une réforme financière fondamentale alliée à des pratiques expérimentales dont il remarque qu’elles foisonnent déjà par millions dans le Monde, son livre nous laisse sur notre faim. Les SEL, les espaces de gratuité, les ZAT, et autres tentatives locales ne feront jamais “tache d’huile” à temps. L’instauration d’une réforme financière va se heurter à un système, non seulement bien rodé, mais qui s’est approprié les pouvoirs financiers, politiques, médiatiques, répressifs, et en plus qui a su nous intégrer à sa stratégie d’un “Nouvel Ordre Mondial”, nous en faire complices, nous droguer à un point tel que la peur du manque rendra tout sevrage effrayant.

                Pour autant, il faut lire le livre de Marc Jutier qui, à défaut de nous enthousiasmer par l’ouverture d’une porte sur un autre monde, nous décrit le monde finissant avec une précision qui force à  rechercher assidument la réponse à sa question “que peut-on faire”. Que l’on adhère ou pas à sa solution, la question méritait d’être posée avec autant rigueur…

Tag(s) : #Economie, #Notes de lecture