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                Un article paru sur le site Médium.com en juillet 2018 a attiré mon attention. Il s’agit d’un texte en anglais écrit par l’écrivain-journaliste-enseignant Douglas Rushkoff, titré “Survival of the Richest” (La survie des plus riches).

                Ce texte a aussitôt fait du bruit sur les réseaux et a été traduit en français (par Céleste Bruandet). Je ne pouvais me dispenser d’en donner quelques extraits et de les commenter !  Invité l’an dernier à donner une conférence face à un parterre de banquiers, Rushkoff a d’abord hésité devant le flou du sujet (l’avenir de la technologie) et a fini par accepter au vu de la rémunération (presque six mois de son salaire de professeur).

                En fait de public, il s’agissait de cinq hommes, tous issus de la finance internationale, visiblement pas là pour écouter une conférence mais pour poser leurs propres questions.  Par exemple : “quelle sera la région du monde la plus épargnée par la prochaine crise climatique : la nouvelle Zélande ou l’Alaska ?” Ou, “comment puis-je conserver le contrôle de mes forces de sécurité autour du bunker que j’ai construit, après l’Événement ?” Les milliardaires en question ne parlent pas d’effondrement, ça c’est pour le peuple. Ils parlent d’événement,  car la question pour eux est d’y survivre sans que leur oligarchie ne s’effondre.

                Quand je parle de la fin de l’argent et donc de tout échange marchand, je suis un farfelu, un romancier imaginatif. Quand Raphaël Stevens explique “comment tout peut s’effondrer”  c’est un catastrophiste, un décliniste. Et quand un banquier nous dit que des foules en colère vont déferler devant ses murs, qu’il lui faudra se défendre grâce à une garde armée, quand il se demande très concrètement “comment payer ces gardes le jour où l’argent n’aura plus de valeur”…, est-il farfelu, décliniste ou réaliste ? Pourquoi est-il fou et utopique de réfléchir à une abolition de la monnaie d’un côté, à une désargence, et réaliste d’annoncer la fin du système monétaire d’un autre côté ?  

                Non, ces cinq financiers de haut vol, suffisamment riches pour payer une heure de conseil l’équivalent de six mois de salaires, sont très sérieux. Ils cherchent les meilleures technologies, la meilleure stratégie pour survivre. Ils engrangent des stocks de nourriture derrière des portes blindées aux serrures cryptées, ils pensent équiper chaque garde d’un collier disciplinaire comme garantie de leur survie, voire s’équiper de robots de défense. Pour eux, le danger climatique, la montée des océans, les migrations de masse, les pandémies planétaires, les paniques identitaires, l’épuisement des ressources ou l’hyperinflation mondialisée sont des dangers aussi réels qu’immédiats.

                 “Le futur s’est transformé en une sorte de scénario prédestiné, sur lequel on parie à grands renforts de capital-risque, mais qu’on laisse se produire de manière passive, plus que comme quelque chose que l’on crée au travers de nos choix présents et de nos espoirs pour l’espèce humaine”, commente Douglas Rushkoff.  Et pour être plus précis, il ajoute  “l’évolution humaine s’apparente alors à une sorte de jeu vidéo labyrinthique, dont les heureux gagnants balisent le chemin de la sortie pour leurs partenaires les plus privilégiés”.

                Nous ne pouvions rien attendre d’autre de dignes représentants du néolibéralisme le plus sauvage. Le développement technologique est devenu moins une affaire d’épanouissement collectif que de survie individuelle sous peine d’être un “ringard technophobe” ! En revanche, il est bon pour ces milliardaires que  nous adhérions à leur vision du monde.  Plus les humains apparaitront comme la source du problème et la technologie comme la solution, plus les riches auront le temps de s’organiser.

                Douglas Rushkoff a fait preuve d’une grande naïveté face à ces responsables de fonds d’investissement.  Interrogé sur la meilleure manière de maintenir leur autorité sur leurs forces de sécurité après l’Évènement, il leur a suggéré “de traiter leurs employés du mieux possible, dès maintenant”. En somme, il propose aux prédateurs, principaux responsables de cet état de crise, “une éthique inclusive à leur pratiques commerciales, il leur parle de développement durable, de  répartition des richesses,  pour que l’Événement ne se produise pas. Il avoue que son optimisme les a fait sourire ! “Éviter la catastrophe ne les intéressait finalement pas, persuadés qu’ils sont que nous sommes déjà trop engagés dans cette direction”.

                Douglas Rushkoff conclut en disant “qu’être humain ne se définit pas dans notre capacité à fuir ou à survivre individuellement. C’est un sport d’équipe. Quel que soit notre futur, il se produira ensemble”. En ce sens, il est moins réaliste que les collapsologues, que les désargentistes, et que ces cinq capitalistes milliardaires, qui tous disent qu’il est trop tard pour éviter quoique ce soit et qu’il faut penser hors système, changer de paradigmes, inventer un monde en tenant compte du réel c’est-à-dire sans l’argent, la valeur, le travail, le marché, la marchandise, le salariat, l’État…, parce que tout cela va disparaître, quoique l’on fasse. L’alternative est entre trois options : celle des riches qui défendent leur pré carré envers et contre tous, celle des militants réformistes qui cherchent à réparer l’irréparable, celle des désargentistes qui pensent qu’une société a-monétaire est non seulement possible  mais souhaitable, que c’est la seule solution jusqu’ici élaborée,  pour éviter un monde à la Mad Max, où seul les plus forts ou les plus riches survivront…

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Désargence, #Effondrement