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                Je viens de passer quatre mois parmi les 2 000 habitants de Perdika, un petit bourg de l’Epire (nord-ouest de la Grèce, près de la ville portuaire d’Igoumenitsa). Quatre mois, c’est un temps suffisant pour comprendre la réalité de la vie quotidienne de ces gens. C’est aussi la dixième fois que je fais un  séjour aussi long dans l’Epire, la troisième fois dans ce petit bourg, ce qui permet d’en percevoir l’évolution, d’appréhender ce qui a changé avec ce que l’on nomme à tort “la crise”.

                L’Épire peut à bien des égards être comparée aux Cévennes françaises : une région montagneuse, sauvage, au climat rude, très chaud l’été, glacial l’hiver. Faute de pouvoir subsister au pays, l’émigration y a été massive, et ce depuis longtemps. Perdika n’échappe pas à la règle et un habitant sur deux a travaillé en Allemagne, plus rarement en Belgique. Selon le processus bien connu, le premier Grec qui réussit son émigration fait venir les parents, puis les amis. Les Auvergnats, les Cévenols, les Bretons n’ont pas fait autre chose en migrant vers Paris.

                Perdika semble à première vue prospère et les quelques touristes qui y passent se demandent si la crise grecque, dont les médias parlent tant, est une réalité. Juillet et août, les cafés et restaurants sont pleins, on y voit des 4x4 flambants neufs en stationnement, les villas sont belles et spacieuses,  les gens ont l’air heureux, détendus, insouciants.

                Au bout de quatre mois d’observation, on découvre une réalité assez différente. Dans la génération des plus de 70 ans, la majorité des émigrés ont profité des “trente-glorieuses” et sont revenus avec des retraites allemandes ou belges complètes. Ils ont construit de belles et grandes maisons, ils ont investi dans des commerces, dans des terrains cultivables. Si leurs revenus ont diminué, c’est uniquement parce que les taxes grecques n’ont cessé d’augmenter depuis huit ans et parce que tous ces “privilégiés” se retrouvent en charge des plus jeunes. Les migrants d’aujourd’hui font partie de ces travailleurs pauvres qui ne peuvent plus rentrer au pays pour les vacances, qui peinent à payer leur loyer et qui ne crachent pas sur le virement que leur fait de temps en temps le grand-père de Perdika sur sa retraite allemande.

                Mais tous ne sont pas partis chercher fortune ailleurs et pour ceux qui sont restés, les coupes régulières de leurs revenus (une dizaine de réductions en huit ans), ajoutées aux taxes en tous genres qui s’accumulent, leur laissent pour vivre une portion congrue ridicule. Les vieux travaillent tant qu’ils le peuvent. On voit souvent des cheveux blancs au volant de camions ou d’engins de chantiers, repeindre des façades ou changer les tuiles d’un toit. Presque tous ont un jardin et quelques bêtes pour survivre.

                Les plus jeunes oublient leurs diplômes et leurs compétences pour des boulots précaires. Yiannis est informaticien, sorti d’une école de qualité, mais il travaille sept jours sur sept comme serveur de café. L’hiver, le patron l’embauche quelques jours par-ci par-là selon les besoins. Le week-end, il se fait un peu d’argent en étant arbitre de football. Éléna, fait le service dans une rôtisserie malgré son diplôme de traductrice trilingue (grec-allemand-anglais). Après la saison, elle n’aura plus de travail et très peu de chance d’en trouver. La plupart des étudiants passent leur été à travailler : Yiorgos (science-po) au supermarché, Maria (économie) dans un restaurant… Certains arrivent à cumuler deux emplois (plagiste de 10 à 14h, serveur de restaurant de 20h à 1h ou 2 heures du matin).

                Comment s’apercevoir en étant simple touriste que le jeune Photis qui est au four de la boulangerie dès deux heures du matin, n’a pas pris un jour de congés depuis des années ? Ses beaux-parents qui sont propriétaires de l’entreprise racontent avec émotion les quinze jours de vacances pris…il y a onze ans ! Comment comprendre, si l’on ne fait que passer, que le vieux Thomas (84 ans) ne part pas avec son âne pour se promener dans la montagne mais pour couper du bois qu’il revendra ensuite aux voisins pour se faire trois sous ? Les voisins font semblant d’en avoir besoin car ils savent que le vieux est seul, sans famille et sans réelles ressources…

                Vie quotidienne en forme de stratégies de survie, solidarité qui comble l’incurie des gouvernants, stratagèmes souvent astucieux pour sauver ce qui peut encore l’être de cette belle sociabilité que les touristes apprécient tant, sans en savoir le prix… Car, si l’économie est en berne pour encore quelques décennies, conserver au jour le jour ce qui fait société est un réel combat. Comment inviter au mariage du fils ou au baptême du petit celui qui ne pourra pas offrir le moindre petit cadeau et en aura honte ? Comment accepter le verre de vin offert par l’ami de passage sans pouvoir rendre la pareille ? Comment supporter le regard de celui qui est dans la mouise quand on ne peut plus rien pour lui ? Comment proposer à une femme une vie commune sans même pouvoir payer un loyer ?  

                Comment sourire au voisin quand on déprime au point de se demander si la vie vaut le coup ? Comment rester seul quand on ne l’a pas appris, quand on a toujours été dans un clan, dans une paréa, une famille, un village, même au pire temps de l’occupation turque ? La Troïka semble avoir déstructuré plus efficacement la société que l’Ottoman ! Et encore, tout est tellement plus simple à gérer dans un village que dans les grandes villes, Athènes, Thessalonique, Patras… Là, ce n’est pas une chronique de la misère ordinaire qu’il faudrait faire mais une fresque historique !

                Quant à l’avenir, il semble définitivement éradiqué des conversations. Aucun parti politique ne sera à la hauteur. Aucun homme providentiel n’a survécu ou ne survivra à l’expérience Tsipras ! Même l’immigration est devenue problématique. La lutte s’est épuisée de grève en grève, de manif en manif. L’idée que la nation est durablement passée sous régime colonial est bien établie et les forces manquent pour une nouvelle guerre d’indépendance. On ne sait même plus qui est l’ennemi (l’Europe, Merkel, la mondialisation, les banquiers… ?).

                Tu es pessimiste me dit-on depuis mon retour en France. En effet, car on ne cesse de me demander si ça va mieux en Grèce, si la question de la dette va être enfin réglée. On ne cesse de me dire que les Grecs ne paient toujours pas leurs impôts, alors que c’est leur pays qui, dans toute l’Europe, dégage le plus d’excédent primaire (plus d’argent entrant dans les caisses de l’État qu’il n’en sort pour la dépense publique). On ne cesse de me dire que les Grecs se la coulent douce et j’ai dans les yeux le boulanger de Perdika qui traîne une sciatique depuis des mois, Maria qui s’épuise à courir de table en table pour servir, le vieux Thomas avec son dos plié en deux et son âne… Un tel aveuglement, un tel refus de croire qu’après la Grèce, notre tour viendra, oui, cela me rend pessimiste. L’incroyable résistance des Grecs face à l’adversité me réconcilie en revanche avec l’humanité….      

Tag(s) : #Société, #Grèce