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         Imaginons un musicien contemporain à l’œuvre, par exemple Tristan Clais composant “Les trous noirs” en 1987. Il lui aurait été impossible de transcrire sa musique avec les codes du solfège classique. Il lui fallait utiliser une nouvelle écriture, sortir du cadre habituel. Mais s’il avait voulu introduire dans cette musique le thème bien connu de “Au clair de la lune”, voire le faire jouer par un enfant, rien ne l’aurait empêché de l’insérer très classiquement dans sa partition (ce que je me suis amusé à faire !). Rien d’ailleurs ne l’a empêché de garder sa vieille habitude d’écrire sur du papier à musique quand une simple page blanche aurait suffi.

                Il en est de même pour l’époque que nous vivons. Il est impossible de penser l’écologie, la justice sociale, la sécurité et quantité d’autres choses dans les formes classiques. Dans le cadre actuel, libéral d’un côté et thermo-industriel de l’autre, plus rien n’est soluble, on ne peut même plus écrire un autre monde, inventer un autre récit ! Avec d’autres codes, d’autres paradigmes, dans un cadre innovant, on peut écrire à la fois ce qui était jadis impossible, tout en gardant des supports anciens (le papier à musique), des mélodies désuètes, des récits antiques. N’importe quel musicien confronté à l‘écriture d’une musique contemporaine ou à son exécution peut comprendre cela. Les économistes et les politiques qui ne connaissent rien à la musique, ou qui n’ont pas vu venir le contemporain et sont restés à Bach et Chopin, ne l’ont pas compris. Ils veulent résoudre les problèmes du 21ème siècle avec des principes du 17ème et s’accrochent désespérément à des vieux récits désuets. Il faudra faire sans eux…

                Mais les temps sont incertains. Le philosophe Anselm Jappe écrit dans son dernier ouvrage : « L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du marché doit avoir lieu tout de suite, - ni comme un programme “maximaliste” ni comme une utopie, mais comme la seule forme de réalisme. »  Pourtant, il ne dit rien sur la façon d’écrire cette abolition, faute d’un solfège adapté. Comme les musiciens se sont libérés de la tonalité, des modes, de la mélodie, nous aurons à nous libérer du carcan monétaire pour éviter que l’effondrement annoncé ne signe la fin de notre espèce. Si cette libération parait difficile, voire inouïe, ce n’est plus pour des raisons techniques, politiques ou pratiques, mais mentales. Sur nos portées à cinq lignes habituelles, un monde sans argent peine à se décrire. Sur nos violons, même stradivarius, la mélodie a-monétaire est injouable… C’est l’obstacle majeur que rencontrent les écologistes qui cherchent à réduire des fractures irréductibles avec la nécessité de faire des profits financiers, les collapsologues qui savent que rien ne changera si tout ne change pas, les anarchistes qui récusent toute légitimité de l’État, les militants progressistes contraints d’œuvrer pour un meilleur pouvoir d’achat…

                Il est temps de changer de musique, de révoquer l’orchestre industriel, de briser la baguette de son chef libéral, de définanciariser les artistes, d’accepter la transition de Maurice Ravel à Pierre Boulez, Patrice Mouillet, Tristan Clais et consorts ! Adieu,  l’ami Pierrot, ta plume et ton clair de lune ne font plus recette, un autre monde est en marche…  

Tag(s) : #Economie Désargence