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                La directrice d’une agence immobilière, accompagnée d’un jeune employé débutant, fait du porte à porte pour rechercher des clients susceptibles de vendre leur appartement. J’en profite pour poser quelques questions. Nous sommes sur une Commune où la demande de logements est très forte (proximité de la mer, calme d’une petite ville et avec toutes les commodités à proximité, climat idéal…) et les propositions de vente très rares. Donc les prix flambent, ce qui attire quantité de concurrents, soit plus de vingt agences pour 23 000 logements (résidences principales, secondaires, locatives comprises). La guerre entre agences est féroce et les boites aux lettres sont inondées de publicités, les démarcheurs insistants. Les deux agents qui viennent cogner à ma porte confirment qu’ils sont envahis de demandes d’achats et cherchent en vain des offres de vente.

                Mais la concurrence ne s’arrête pas là. Elle est aussi interne aux agences. En effet, les employés sont payés à la commission sans aucune rémunération fixe. Dès leur premier jour d’embauche, il leur faut déployer toutes leurs ressources possibles pour décrocher un contrat de vente sur lequel ils toucheront un pourcentage quand toutes les formalités seront closes, tous les papiers signés chez le notaire, tous les crédits accordés par les banques, donc pas avant trois mois. Sans capital de départ, nul ne peut survivre à ce régime. Le jeune débutant et l‘ancien sont en concurrence, l’un pouvant tirer la langue pendant plusieurs mois, voire ne jamais gagner un euro, l’autre risquant à tout moment de voir sa clientèle pillée par le jeune loup.

                L’agence qui me visite est rattachée à un grand groupe et emploie donc plusieurs agents qui tous sont en concurrence. D’un côté, ils ont intérêt à ménager leurs confrères s’ils ne veulent pas pourrir l’ambiance et risquer leur propre burnout, de l’autre, ils sont obligés de leur marcher sur les pieds s’ils veulent voir plus haut ou simplement ne pas être éliminés. Ils sont tous visiblement conscients de ce conflit d’intérêts insoluble et l’acceptent comme une loi de la nature, cruelle mais incontournable.

                Une agence immobilière, derrière les sourires commerciaux et les annonces alléchantes sur papier glacé ou écrans plats,  est une jungle, une mini-guerre économique où tous les coups sont permis. Dans ces conditions, comment avoir confiance dans un agent immobilier qui vous permet de vendre ou  d’acheter un logement ? Dans une situation aussi précaire, il a intérêt à cacher tout vice qui pourrait faire  hésiter l’acheteur (défauts de construction ou nuisances environnementales), à monter les prix le plus possible pour augmenter la commission, à dévaloriser toute tentative de transaction de gré à gré entre particuliers.

                C’est le système qui veut ça, c’est le système qui modèle les personnes à son image (et pas l’inverse comme on voudrait nous le faire croire), et rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit. Or, ce modèle ne se  limite pas à l’immobilier. Il se retrouve partout, à tous les niveaux de la société, du manœuvre en intérim au chef de l’État. La seule différence entre ces deux niveaux extrêmes, c’est que le manœuvre sait qu’il est irrémédiablement dans la boue quand le chef d’État n’a généralement jamais connu la boue et n’y tombera jamais. Le manœuvre sait qu’il ne sera pas entendu par le chef d’État, lequel sait qu’il n’est pas responsable de la condition du manœuvre et ne comprendra jamais ce que sa boue lui coûte…

                Il est donc logique que le chef d’État s’imagine qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, pense qu’une vieille dame n’a rien à faire dans une manifestation, traite le peuple de toutes sortes d’anathèmes. Il est logique aussi que le Gilet jaune attribue au Chef un pouvoir qu’il n’a pas. Il est logique que rien ne change puisque le peuple demande à l’État ce qu’il ne peut lui donner, et que l’État  exige du peuple une force et une patience que seuls les riches peuvent avoir. Rien n’est fait pour qu’un quelconque lien puisse s’établir entre les deux et aucune représentativité, aucune participation, aucun partenariat ne comblera le fossé. Après moult Révolutions, émeutes, pétitions et alternatives, nous finirons sans doute par comprendre qu’il nous faut sortir de la concurrence et de la compétition, de la hiérarchie et de la valeur, du sachant et du faisant. Il faut choisir entre le profit et le bien-être, la productivité et l’écologie…, bref que nous changions tout sans réserves ou que nous acceptions tout sans conditions….          

Tag(s) : #Politique, #Société, #Concurrence