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                Quand nous étions gamins, nous jouions autour d’une table à se passer un objet de l’un à l’autre sur le rythme d’une chanson qui disait : “Pourrais-tu passer et tradéridéra, pourrais-tu passer ceci s’en te tromper…” (voir)

                C’est à cela que j’ai pensé en entendant Frédéric Taddéï sur RT-France interviewer quatre intellectuels au sujet d’un rapport d’Oxfam sur les inégalités dans le monde. “Sont-elles si importantes que cela” se demandait le journaliste ? Pour lui, il était évident dès les premières minutes de son émission Interdire d’interdire qu’Oxfam avait truqué les chiffres et que le monde n’avait jamais été aussi égalitaire. Pour consacrer au rituel télévisé du “débat” il avait invité deux libéraux bon teint, Laurent Pahpy, analyste pour l’IREF et Pascal Salin, économiste, et deux “gauchistes” notoires, Frédéric Farah, chercheur en sciences économiques et sociales et  Olivier Berruyer, fondateur du site “Les-Crises”.  C’était le 17 février 2020…

                Je n’ai pu m’empêcher de relever un florilège de bonnes nouvelles annoncées par nos deux libéraux : « Le problème n’est pas la richesse ou les inégalités mais la pauvreté » (Pahpy). Peu importe qu’il y ait des très riches ou que les écarts de revenus soient immenses, si les plus pauvres le deviennent moins, ce que réalise parfaitement le néolibéralisme, c’est parfait ! Donc, l’immense richesse de quelques-uns n’est pas en soi un problème et vouloir prendre aux riches pour donner aux pauvres est un vieux rêve désuet hérité du communisme, mais qui n’a aucune efficacité contre la pauvreté. Exemple concret : “Le Soudan est plus égalitaire que les États-Unis et pourtant aucun Américain ne souhaite vivre au Soudan…” (toujours Pahpy) L’argument est étonnant. S’il est sans doute vrai qu’il y a moins d’écart au Soudan entre le plus riche et le plus pauvre qu’il n’y en a en Amérique, on ne peut nier que n’importe quel Soudanais gagnerait plus à être chômeur aux USA que fonctionnaire au Soudan. C’est bien une réflexion “d’élite hors sol” que d’oublier le ressenti de l’inégalité. Face aux aléas de la météo, chacun fait très bien la différence entre la température réelle et la température ressentie. Quand la nuit tombe sur le Sahara, une température de 15°C paraît glaciale après la chaleur du jour, alors qu’un Inuit ressentirait ces mêmes 15°C comme une canicule au regard des -40°C de la nuit. Il faut avoir le cerveau bien peu ancré dans la réalité pour imaginer que les petites ou grandes inégalités soudanaises ou américaines sont plus ou moins supportables par les uns et les autres !

                L’économiste Salin nous a alors proposé un scoop incroyable : “Plutôt que de parler d’inégalité, il faudrait parler de diversité. Une des caractéristiques des êtres humains c’est qu’ils sont tous différents.” Le voilà le ressenti ! En effet, chacun sait qu’un pauvre a moins de besoins qu’un riche. L’un peut être heureux avec un RSA, l’autre malheureux avec des milliers d’actions en bourse. Ouf ! “C’est cela qui fait la richesse des sociétés humaines” ajoute Salin. De mieux en mieux : la richesse d’une nation est faite aussi de la pauvreté des pauvres !!! “Il ne faut pas confondre le capital monétaire et le capital humain”. La beauté de l’aride Sahel développe sans doute l’ingéniosité du paysan sans terre et peut même lui donner accès à une grande philosophie. De quoi se plaindrait-il ? L’essentiel n’est pas de mourir de faim mais de mourir philosophe ! Vive l’économie néolibérale…

                Oxfam déclare que “26 milliardaires détiennent davantage que la moitié de la population mondiale” et Taddéï se demande si c’est une manipulation ou la réalité. Pour Pahpy, il est clair qu’il s’agit là “d’une méthodologie douteuse voire franchement manipulatrice. SI vous possédez 10 euros, avec la même méthodologie qu’Oxfam, je peux vous démontrer que vous êtes plus riches que 2 milliards d’humain ! Avec cette méthodologie, l’étudiant américain qui s’est lourdement endetté pour ses études est plus pauvre au sortir de l’université que le paysan soudanais…” Comme le dit Olivier Berruyer “quand Oxfam montre du doigt les inégalités, l’économiste néolibéral regarde le doigt” !

                Pahpy en remet une couche en disant que “si l’on prend en compte d’autres critères non économiques (la mortalité infantile, l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation…) on en arrive à la conclusion que le monde n’a jamais été aussi égalitaire, qu’il n’y a jamais eu si peu de gens en-dessous du seuil de pauvreté… Ce n’est pas parfait mais 2020 sera la meilleure année que l’humanité n’ait jamais connue. Le monde est moins violent, plus riche, et les inégalités ne reflètent pas l’état du monde”. Il en conclut que sa vie “est bien plus proche de celle de Bernard Arnaud que de celle du paysan soudanais”, sans pour cela être riche ! On se demande d’ailleurs de quoi se plaignent les Gilets jaunes, les cheminots, les hospitaliers, les enseignants, les étudiants, et tous les autres pessimistes mécontents. Ils ne devraient pas se focaliser sur leur petit microcosme : “A l’échelle mondiale, grâce à l’ouverture de plus en plus de pays à l’économie de marché, on a une chute dramatique des inégalités de santé, d’éducation, etc. C’est LA réussite de l’économie de marché !” J’ai dû repasser la bande trois fois pour être sûr d’avoir bien entendu le mot dramatique. Est-ce un lapsus qui fait dire à l’économiste qu’une chute des inégalités puisse être dramatique ou est-ce ce qu’il pense réellement ?...

                Frédéric Taddéï a eu l’air ravi de ces enseignements. Normal, il n’a jamais eu le moindre souci d’argent. Issu d’une famille bourgeoise, son père étant cadre d’une grande banque, il a suivi durant six ans les cours de diverses universités, dans cinq ou six spécialités, sans jamais dépasser la première année. Au sortir de ces fructueuses études, il s’est cherché, en lisant beaucoup, en se cultivant, en voyageant…, pendant dix ans, entièrement financé par ses parents. A 30 ans, il est recruté par le magazine Actuel, puis passe à la radio, puis à la télévision, ce qui, selon ses dires, le classe dans les 10% des Français les plus riches (plus de 500 000€, selon les critères  Oxfam,  preuve que cet organisme raconte n’importe quoi !   En décembre 2007, Frédéric Taddeï reçoit le premier prix Philippe-Caloni, attribué à « un journaliste ayant fait preuve de talent et d’éclectisme, en particulier dans l’exercice de l’interview ou de l’entretien. » En 2015, il est fait officier de l'Ordre des Arts et des Lettres.  Étonnant, non ?…

                Quant à nos deux “gauchistes”, ils sont restés très calmes et polis, très “universitaires”, manifestant simplement une moue dubitative aux propos des trois heureux du système… Si l’on devait chercher des exemples de ce que nous dit Emmanuel Todd sur le délitement des élites intellectuelles, cette émission serait tout à fait à-propos !   

PS : Si vous ouvrez le lien sur le rapport d’Oxfam, une annonce vous prévient que le fichier peut être contaminé et peut endommager votre ordinateur. J’ouvre chaque année ce rapport, et plusieurs fois de suite, (72 pages pour celui de 2020) sans problèmes. Est-ce pour inciter les Internautes à aller voir Hanouna plutôt qu’Oxfam ?...