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Une fois de plus, on constate que les meilleurs arguments anticapitalistes nous sont fournis par les plus purs capitalistes. Yves Laisné, docteur en droit et conseiller en entreprises, ne cache pas ses opinions clairement de droite, son libéralisme bon teint et sa défiance vis à vis de l’État providence. Il est donc difficile de le qualifier de "complotiste" quand il dénonce certaines dérives propres au capitalisme. Interviewé sur la chaîne Youtube "Le Courrier des stratèges", il développe le concept de "quasi mafia" qui caractérise de plus en plus les pratiques du gouvernement français. (Voir)

Les mafias se constituent à partir d’activités illégales (drogue, prostitution, extorsions de fonds, assassinats, rackets, fausse monnaie...) et infiltrent peu à peu les instances officielles (les États, les Communes) pour les corrompre et blanchir l’argent sale dans des activités légales. A l’inverse, les "quasi mafia" se constituent à partir d’activités légales, au sein des instances officielles, et infiltrent peu à peu les réseaux de la grande criminalité pour pervertir les modes de fonctionnement habituels. "La mafia, c’est un noyau criminel et une périphérie légale. La quasi mafia, c’est un noyau légal et une périphérie criminelle". Yves Laisné donne en exemple un fonctionnaire russe chargé de l’approvisionnement en légumes et fruits de la ville de Moscou. A la chute de l’URSS, il s’approprie l’entreprise, sans aucun fondement juridique, en profitant de la pagaille du changement de régime. Son activité est on ne peut plus légale mais il s’entoure d’hommes de mains armés pour défendre son pré-carré, intimider ou menacer de mort ses concurrents. Il a organisé un groupe de gens armés, non officiels, sans port d’armes, qui protègent ses 6 000 camions. Exotique ? Pas tant que cela. Macron s’est payé un "homme de main" (Alexandre Benalla), lui a confié des missions illégales (usurpation d’identité policière, détournement de pièces à convictions judiciaires, faux passeports diplomatiques, etc.). L’assassinat du journaliste grec Yorgos Karaïvaz en avril 2021 qui enquêtait sur les réseaux de proxénétisme en lien avec certains ministres du gouvernement grec relève des mêmes méthodes.

En France, quand il n’y a pas une périphérie spécifiquement criminelle, on a au moins une périphérie délictueuse. L’exemple emblématique que prend Laisné est le BTP où l’essentiel des marchés est truqué. Il cite l’affaire du marché des lycées de la région parisienne qui a suscité quantités d’actions judiciaires et au sujet desquels presque tous les majors du bâtiments ont été condamnés à payer des sommes se chiffrant en millions, après 25 ans de procédures. Cette affaire a mis à jour les habituelles pratiques des grands du BTP, Bouygues, Fages,Vinci et les autres, en particulier celle dite du "tour de table". Ces grands patrons se réunissent autour d’une table quand l’État lance un appel d’offre et décident à l’avance quelle entreprise aura le marché. Les devis présentés seront trafiqués pour paraître mieux disant en terme de budget et moins disant en terme de qualité, sauf un qui sera sûr d’obtenir le marché. La seule entreprise gagnante étant celle qui aura été désignée, elle peut gonfler son budget pour faire plus de profit. Chaque entreprise aura un chantier à son tour, par la même méthode, et en fonction de son poids financier. Pour que les devis présentés paraissent crédibles, Bouygues a fait mettre au point le logiciel "Drapo" qui permet de fabriquer en quelques minutes les faux devis qui sans lui auraient demandé des semaines d’études au coût très important. Plus de profits, moins de travail ! Le contribuable paye les surplus des devis ainsi faussés et cette même pratique se retrouve à tous les niveaux, depuis les gros chantiers nationaux jusqu’au devis à 80 000 euros pour l’éclairage d’une petite ville - un tour de table peut aussi bien s’organiser dans le salon privé d’un grand restaurant parisien que dans le square d’une ville de province, entre quelques petits entrepreneurs. Yves Laisné cite un maire qui, s’étonnant de ne recevoir qu’un seul devis à son appel d’offre, a découvert le pot aux roses et a contacté une entreprise très éloignée et ne pouvant participer au tour de table. A qualité égale, son premier devis de 200 000€ est ainsi tombé à 80 000€ ! La grande majorité des devis publics sont ainsi gonflés artificiellement sans que cela soit visible. Ces pratiques sont généralisées, font partie du fonctionnement ordinaire des structures officielles. Il n’y a rien de criminel, juste du trafic d’influence, de la corruption active et passive, de la prise illégale d’intérêts, de l’intimidation, des faux et usage de faux, du trucage de marchés publics, des entraves à la concurrence, des entraves à la liberté du travail, parfois pire et dans l’omerta la plus totale...

Ces pratiques s’accompagnent de méthodes propres à la criminalité : téléphones prépayés à usage unique, rencontres en terrain découvert pour ne pas être écouté, utilisation de code de langage, tout ce que l’on voit dans le trafic de stupéfiants. Près de 90% des marchés publics sont ainsi peu ou prou truqués, ce qui représenterait entre 70 et 100 milliards par an d’argent détourné vers des poches privées au dépend du contribuable.

Personnellement, quand un témoin de ces pratiques, un agent économique de l’intérieur nous explique une telle situation, cela me paraît crédible. L’homme a visiblement bien gagné sa vie, il ne risque plus grand chose étant retraité, et il vit en Allemagne où, dit-il, de telles pratiques seraient impensables. On aurait donc du mal à lui trouver un intérêt à "balancer" son propre milieu. En revanche, ses motivations politiques et idéologiques sont plus troubles. En effet, si d’autres pays ignorent ces pratiques, c’est donc le système administratif français qui est en cause. L’exemple allemand dédouane la finance autant que la justice. C’est la limite du propos et je doute fort que le capitalisme de connivence n’ait pas infiltré peu ou prou toute la sphère économique mondiale, y compris les USA qui ont une loi antitrust efficace.

Tout cela me ramène aux effets mécaniques de l’argent, incontournables quelles que soient les configurations culturelles et politiques. Une société dont le but ultime est le profit ne peut éviter que l’argent se condense dans des mains de plus en plus riches et de moins en moins nombreuses, qu’il passe systématiquement des plus pauvres aux plus riches et aboutisse à l’accroissement des inégalités sociales de plus en plus indécentes. Le communisme a produit ses nomenklatura, le système autoritaire chinois a produit quelques milliardaires qui valent bien les nôtres, l’Afrique peut se vanter de quelques "monarques" indéboulonnables et peu dérangés par la misère qui les entoure...

On peut toujours imaginer un législateur génial qui inventerait une structure rendant impossible la pratique du "tour de table". Dans la semaine qui suivrait son application, un autre système serait inventé par l’un ou l’autre des PDG de multinationales, tout aussi génial. Cette concentration de l’argent en direction des plus riches ne peut disparaître que par l’abolition de l’argent et de l’échange marchand, par le passage à une civilisation de l’accès. Mais on ne peut demander à un capitaliste libéral d’admettre une telle évidence...

Pour ceux qui voudraient approfondir la question, ceux qui, à juste titre, ne se contentent pas du "format blog", je conseille deux livres, l’un sur la mafia, l’autre sur la quasi mafia :

- Gomorra de Roberto Saviano, éd. Folio, 2018. Ce livre, publié en italien en 2006, est le résultat d’une infiltration du milieu sur plusieurs années de la mafia napolitaine. Depuis, ce journaliste vit sous protection policière et son livre a été porté à l’écran par Matteo Garonne, Grand Prix du Festival de Cannes en 2008.

- Le Vème Empire ou la face obscure de l’exception française, d’Yves Laisné, VA éditions, 2020. Un long chapitre de ce livre est consacré au concept de "quasi mafia".

Tag(s) : #Notes de lecture, #Economie