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La baie d'Igouménitsa.

La baie d'Igouménitsa.

Igoumenitsa:

Les ferries qui viennent d’Italie font escale à Igoumenitsa puis s’arrêtent à Patras. Les voyageurs allant vers l’Attique ou le Péloponnèse descendent à Patras. Ceux qui vont vers le nord de la Grèce (Ioannina, Thessalonique…) où vers les pays voisins (Bulgarie, Macédoine, Turquie…) s’arrêtent à Igoumenitsa, puis prennent l’autoroute toute neuve. Jadis, la route d’Igoumenitsa à Thessalonique était sinueuse et dangereuse. Les nombreux camions ralentissaient la circulation à chaque passage de col. Aujourd’hui, trois heures suffisent, au lieu de neuf ou dix, pour relier les deux villes.

L’autoroute a considérablement changé les régions qu’elle traverse. De nombreuses stations services qui vivaient de l’incessante noria de camions sont fermées. Les tavernes et cafés qui jalonnaient la route nationale s’accrochent désespérément aux quelques touristes de passage et aux clients locaux. En revanche, les habitants de Ioannina peuvent venir profiter de la mer en moins d’une heure (avec un péage de 2€40). On n’hésite plus à habiter Paramithia en travaillant à Igoumenitsa puisque l’on y est en un quart d’heure.

Igoumenitsa est la préfecture du département de Thesprotia et regroupe donc tous les services administratifs et judiciaires. Elle reste tout de même une petite ville très provinciale, avec seulement 17 000 habitants. Avec l’Europe, certains se sont laissés griser par des projets pharaoniques : Le port devait devenir le plus grand d’Europe et des bâtiments disproportionnés ont été construits. Or rien ne justifie une telle infrastructure. Le nombre de ferries pour les îles ou pour l’Italie tendrait plutôt à diminuer, la mode touristique étant maintenant vers les séjours courts, clé en main, avec trajet en avion. On parlait jadis d’une voie ferrée reliant directement le port à Athènes, d’un terminal gazier raccordé au Caucase. Mais c’était avant la crise, avant la Troïka, avant Merkel… De toute façon, les Grecs ont maintenant compris que les grands travaux soutenus par l’Europe ne servent que les actionnaires de Bouygue, Lafarge, Vinci et autres vautours étrangers…

La rue piétonne.

La rue piétonne.

Chronique de la Grèce.

La rue piétonne qui a été créée il y a une dizaine d’années au centre de la ville est une excellente métaphore de la situation économique de la ville. A grands frais, la rue a été pavée, ornée de jolis lampadaires et de bancs. Les magasins attiraient la foule et nous avons connu ce lieu grouillant de vie. Aujourd’hui, un magasin sur deux est fermé, les quelques passants ne sont nullement dérangés par les femmes qui profitent du beau dallage pour nettoyer leurs tapis, les anarchistes du coin utilisent les devantures désormais inutiles pour s’exprimer (ci-contre : Une ville qui brûle ce sont des fleurs qui éclosent…)

Un café sur le front de mer.

Un café sur le front de mer.

En revanche, sur le front de mer, les cafés sont toujours pleins et le touriste qui se promène n’y verra pas la crise. A moins qu’il ne creuse un peu la question et interroge les clients de ces bars. Un café frappé ou une bière à 2 euros justifie une présence de plusieurs heures. Ici les consommations restent bien moins chères que dans les grandes villes. Il faut savoir aussi que l’Epire ressemble aux Cévennes françaises quant à l’émigration et ce, depuis les années cinquante. Il n’est pas une famille qui n’ait l’oncle ou le grand-père qui ne bénéficie encore d’une retraite allemande, française, belge ou australienne (retraites donc non touchées par les mesures troïkanes sinon au niveau de leur imposition). La solidarité ici n’est pas un vain mot. Tous ces jeunes qui se retrouvent aux terrasses peuvent être au chômage, perdus dans des études inutiles et sans avenir, travailleurs pauvres avec des salaires en-dessous de 300 euros, ils peuvent tout de même sacrifier au rituel social du café. Certains affirment même qu’il s’agit là d’un acte de résistance social, culturel, que rien ni personne n’effacera, même si l’on doit partager le café frappé entre trois amis !

Les cîmes enneigées près du Mont Souli.

Les cîmes enneigées près du Mont Souli.

"Un coucou ne fait pas l’été" (Ενας κουκκος δεν κανει καλοκαιρι).

Ce proverbe correspond au français "une hirondelle ne fait pas le printemps" et colle bien avec le climat du moment. Si l’on a entendu quelquefois chanter le coucou, les passages nuageux et la pluie alternent avec le vent frais et le ciel bleu. Nous risquons fort de passer de l’hiver à l’été sans la transition printanière. Pour sonder les opinions politiques de mes voisins, je leur dis que Samaras ne fait rien de bon pour le climat et donc pour le tourisme. Certains me répondent que Papandréou n’était guère mieux, d’autres désignent la Troïka comme responsable. Vassilis, le boulanger du coin m’a déclaré que Merkel avait volé le soleil aux Grecs après leur avoir vendu plein de panneaux photovoltaïques. La crise est bien là, mais l’humour grec n’est pas mort. Le Dieu Kairos en soit loué !

Le café Omonia au village de Polidrosso.

Le café Omonia au village de Polidrosso.

Ce temps, que l’on qualifiera de variable pour ne pas paraître grossier, nous a incités plusieurs fois à déserter la plage matinale pour quelques virées en montagne. Ce fut d’abord l’ancienne route nationale de Ioannina sur une trentaine de kilomètres avec un arrêt au café du petit village de Polidrosso. Le café Omonia (la Concorde) est minuscule mais fort agréable. Comme toujours, il fait en même temps bar, taverne, épicerie, boite postale. En y arrivant, nous sommes surpris de voir que les patrons nous reconnaissent au premier coup d’œil. Ils nous font rentrer dans la cuisine et là nous voyons que les photos offertes l’an dernier sont affichées au mur. Ils nous voient donc tous les jours ! C’est là que l’on se rend compte de l’impact des photos numériques que nous tirons de tous ces gens et que nous leur offrons en souvenir, pour compenser la générosité de leur accueil.

Quand nous sommes arrivés au café Omonia, les patrons allaient se mettre à table. Nous étions les seuls clients. Pour ne pas trop déranger, nous leur avons commandé le même plat qu’eux (du poulet-pommes de terre à la cocotte), sachant qu’en général, ils cuisinent ce genre de menu pour plusieurs repas. En plus, la cuisine familiale est souvent excellente et change des menus de tavernes et de psitaria.

Au retour, nous avons fait une grande boucle par les hautes montagnes qui longent la frontière albanaise. La route, autant que les minuscules villages que nous traversons, sont déserts et quand nous croisons un berger ou un homme prenant le frais sur sa terrasse, nous voyons leurs regards étonnés nous suivre longuement. On nous a souvent mis en garde vis-à-vis de ces routes tortueuses proches de la frontière. La mafia albanaise y fait paraît-il des razzias et volent les voitures. Mais les seuls bandits que nous y avons rencontré depuis des années sont des vieux chaleureux et survivants des diverses résistances d’un autre temps. Ces histoires de mafia ont certainement pour fondement un ou deux fait divers réels mais semblent plus relever du fantasme de l’étranger, de la peur de l’inconnu. Et puis si vraiment les mafieux nous arrêtaient sur la route, que nous prendraient-ils ? Notre petite voiture d’occasion, les vingt euros que nous avons en poche, nos appareils photo de pacotille ?...

La centenaire d'Agio Nikolaos en compagnie de Théodore.

La centenaire d'Agio Nikolaos en compagnie de Théodore.

Mercredi 15 mai, nous avons pris l’autoroute sous un ciel plombé jusqu’à la sortie de Tyria, à une trentaine de kilomètres d’Igoumenitsa. Nous avons suivi ensuite la minuscule route qui grimpe en direction du Mont Souli jusqu’au village d’Agio Nikolaos. Encore un village avec un café-épicerie qui sort de l’ordinaire. Depuis plusieurs années, nous allons y saluer les gens du village, chacun tenant à payer la tournée d’ouzo aux ξενοι (aux étrangers) sans que nous puissions débourser le moindre sou. La première tournée est pour la patronne, c’est normal. Quand je veux devancer l’ancien instituteur en retraite, c’est presque un crime de lèse majesté. "Après", me dit-il se rappelant quelques mots français du temps de sa scolarité. Je lui rappelle qu’en 2012, il m’avait déjà fait le coup en me disant que je payerai "του χρονου" (l’an prochain). Mais quand vient la tournée du vieux berger, immédiatement suivie par celle de Théodore, le jeune terrassier, je suis coincé. L’abus d’alcool nuisant à mon équilibre et à ma conduite, je dois abdiquer. Et puis arrive la grand-mère de la maison d’en face. Théodore nous dit qu’elle vient d’avoir cent ans. Elle a une santé de fer et ne souffre que d’une forte surdité qui complique la conversation. Elle est gaie, chaleureuse et l’on sent que du plus jeune au plus vieux, tout le monde ici la respecte. Les villageois sont unanimes pour expliquer cette extraordinaire vitalité, y compris pour faire son jardin : ce sont les deux petits verres de tsipouro (alcool de marc de raisin) qu’elle a pris chaque jour de sa vie !...

Yannis, au temps où son café avait encore quelques vieux clients...

Yannis, au temps où son café avait encore quelques vieux clients...

Dans la semaine, nous sommes aussi passés à Perdika rendre visite à notre ami Yannis, le patron de notre petit café préféré. Perdika est un gros village qui domine la mer à une douzaine de kilomètres de Sivota. Essentiellement agricole, une transition vers le tourisme y a été tentée sans beaucoup de succès. Les étrangers cherchent la proximité immédiate de la mer ou des curiosités culturelles et historiques, et le village n’a ni l’un ni l’autre. Les rares qui louent ou achètent des résidences secondaires y viennent plus pour des raisons économiques que par amour du lieu et des habitants. Tout ici est moins cher que dans les stations balnéaires. Cette tentative touristique a entraîné l’ouverture d’une quantité de cafés et tavernes, disproportionnée par rapport à la réalité. Notre ami Yannis, avec son petit café pourtant fort sympathique et offrant de délicieux mezzés, s’est lui aussi fait piéger. L’an dernier, il était désespéré, dépressif, et ne servait plus que quelques vieux clients fidèles, la famille et les amis. Cette année, nous avons trouvé le café fermé et les voisins nous ont dit que Yannis était parti en Allemagne. Ne parlant aucune langue étrangère, un tel départ lui faisait pourtant peur mais sans doute était-ce pour lui le seul moyen de survivre et de payer les charges immobilières qui continuent à courir sur le café dont il reste propriétaire et qui est désormais invendable. Sans connaître un mot d’allemand, on imagine bien quel genre de travail on a pu lui proposer là-bas…