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Chronique  de la Grèce, 23.06.2013

Mort de l’ERT et imbroglio politique.

Deux images symbolisent bien la situation actuelle de la Grèce. Celle du premier ministre Samaras, toujours droit dans ses bottes, content de lui, mais de plus en plus critiqué, au point que la presse, et pas seulement celle de gauche, débat de sa sortie possible. Exit Samaras ! La deuxième image est celle d’une violoniste de l’ERT qui joue peut-être pour la dernière fois au sein de ce prestigieux orchestre. Le désarroi transpire de ce visage tendu et de ces yeux d’où perle une larme. Saisie par un caméraman de feue la télévision publique, elle a été retransmise sur la chaine numérique Net. C’était samedi soir, 15 juin, sur la pelouse du bâtiment occupé de l’ERT. L’orchestre philarmonique rendait hommage aux musiciens Manos Hadjidakis, Mikis Théodorakis et au poète Odysséas Elytis. Les spectateurs avaient répondu à l’appel des syndicalistes : “Venez nombreux passer la nuit ici. Vous êtes notre seule sécurité, contre un assaut de la police”.

Ces deux photos sont extraites du blog Greek Crisis Now de P.Grigoriou.

Ces deux photos sont extraites du blog Greek Crisis Now de P.Grigoriou.

Les condamnations du coup de force de Samaras sont arrivées en masse de toute l’Europe : Le président du Parlement Européen, Martin Schutlz, le commissaire des droits de l’homme, Nils Muisnieks, la directrice de l’EBU (Union de radiodiffusion Européenne), Ingrid Deltenre, 51 dirigeants de sociétés de diffusions (dont la BBC, France télévision, la RAI, RTBF…). Daniel Cohn-Bendit est venu donner une conférence de presse à Athènes, lundi 17. Cet européiste indécrotable a déclaré “le grand problème, c'est la troïka (...) c'est un ovni incontrôlable (...)". Ne serait-ce pas plutôt l’Union Européenne qui est incontrôlable ?...

En début de semaine, le gouvernement tripartite peinait à trouver un compromis et le ton montait entre eux. Fotis Kouvelis, le leader de la Gauche Démocratique a déclaré : « Nous n’optons pas pour des élec­tions anti­ci­pées, mais si c’est ce que Samaras veut, il devra prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés ». Vénizelos, le socialiste, accuse Kouvelis de jouer perso et Samaras d’être antidémocratique. Samaras accuse les deux leaders de manque de réalisme et les appelle à plus de solidarité gouvernementale. Tout cela paraît bien enfantin dans le contexte de crise humanitaire que traverse la Grèce.

Le syndicat du personnel de l’ERT ayant déposé un recours en référé contre la décision de Samaras, le Conseil d’Etat a donné lundi un avis d’une ambiguïté toute byzantine : La fermeture de la télévision étant une mesure provisoire, il ne se prononce pas sur le fond et renvoie son jugement fin septembre. Il laisse entendre que les équipes actuelles pourraient continuer à travailler sous le contrôle d’un comité de liquidation, jusqu’au recrutement de la nouvelle équipe. Quelques heures après la publication de l’arrêt, le Président du Conseil d’Etat nie que le texte vienne de lui et dit qu’il émanerait "d’autres milieux juridiques…" (sic)

Tout l’embarras des différents antagonistes se manifeste dans ce "jugement officiel non reconnu mais cependant opératoire” ! Alexis Tsipras dans son discours de lundi a beau jeu d’ironiser : "…Mr Samaras, après avoir muselé ERT et la liberté de parole, vous êtes fini. Bonne nuit Mr Samaras. Vous êtes déses­pé­ré­ment seul, mais pas com­plè­te­ment. Seule l’Aube Dorée est d’accord avec votre décision. (…) Ils disaient que si Syriza arri­vait au pouvoir, le pays s’effondrerait. Ils ont promis la paix sociale. Ils vou­laient dire répression…"

Et pendant ce temps là, l’inénarrable Wolfgang Schäuble, ministre des finances allemand, vient féliciter Samaras. Selon lui "doucement, la silhouette d’une future économie stable est en train de prendre forme". C’est sans doute cet appui très clair du gouvernement colonial qui a poussé Samaras mardi à annoncer l’ouverture de la station NERIT (Nouvelle Radiotélévision Grecque et Internet) et la diffusion d’un prochain discours télévisé. Ira-t-on vers une "télévision pirate d’Etat" en Grèce ?

La crise politique est donc loin d’être terminée et c’est bien la dernière chose dont les Grecs avaient besoin !...

Dans son billet de mardi, Panagiotis Grigoriou relate une conversation avec des syndicalistes de l’ERT. Le gouvernement aurait signé des accords avec des sociétés privées de mercenaires, soldats et officiers, matériel compris. Les syndicalistes alors, d’imaginer Samaras jugeant l’armée peu fiable et coûteuse et remerciant ces fonctionnaires sans préavis, comme il l’a fait avec les employés de l’ERT. Comment les soldats grecs réagiraient-ils ? En attendant de le savoir, les Grecs gardent un peu d’humour puisque l’on peut lire dans la salle de rédaction de l’ERT quelques slogans intéressants : "Le gouvernement a annoncé la fermeture de l’ERT, c’est plutôt ERT qui devrait annoncer la fermeture du gouvernement." Et encore : "Ceux qui veulent regarder ERT doivent s’équiper d’un décodeur anti-junte !..."

Au dixième jour d’occupation de l’ERT, le gou­ver­ne­ment appelle les employés à quit­ter le bâtiment, afin de pou­voir pro­cé­der rapi­de­ment à la déci­sion de la cour. La réponse des occupants s’est faite en grec ancien ("μολὼν λαβέ, venez nous chercher",), en référence au roi Léonidas qui répondit ainsi aux Perses lors de la bataille des Thermopyles, alors que ceux-ci demandaient à l’armée spartiate de déposer les armes. Le gouvernement osera-t-il envoyer les MAT (CRS) pour évacuer les spartiates de l’ERT, devant les caméras de tant de pays étrangers ?

En milieu de semaine, Fotis Kouvelis menaçait quant à lui de quitter la coalition si Samaras ne revenait pas sur sa décision. Vendredi 21, le groupe de la Gauche Démocratique s’est réuni et a voté le retrait des quatre ministres participant à ce gouvernement. En cas de vote de confiance, Samaras risque fort de perdre les 14 voix des députés Gauche démocratique qui lui donnent sa faible majorité.

Vénizelos (Pasok) tente de maintenir la coalition et fait pression sur Samaras pour qu’il adoucisse sa position et sur kouvelis pour qu’il se maintienne dans le gouvernement. Dans ce chassé croisé, on comprend mieux le coup de force de Samaras : S’il avait soumis son projet au parlement, il aurait été rejeté. En agissant de façon unilatérale, il a mis ses deux partenaires devant le fait accompli en espérant qu’ils ne prendraient pas le risque de nouvelles élections. Mais cette habitude qu’a prise Samaras d’agir par décret, sans vote parlementaire, (18 décrets en un an) est sans doute un de trop. Pour Kouvelis, "cela devient un problème démocratique !" Samaras semble persister dans sa position et déclare « Je veux que l’on conti­nue ensemble comme on a com­mencé l’année der­nière. Mais dans tous les cas, j’irai de l’avant. Il nous reste trois ans à faire et nous les ferons ». Sans doute par décrets !....

Jeudi soir, minuit, Samaras déclarait “ nous ne retomberons pas dans nos pêchés du passé, les reformes se poursuivront sans relâche”. Vendredi matin, Kouvelis annonçait que la Gauche Démocratique quittait le gouvernement en dénonçant “toute l'imposture démocratique dans la gestion du dossier ERT, un problème qui n’est pas épidermique”. Vénizélos, sentant le vent électoral souffler s’empresse alors de se présenter comme “le seul sauveur authentique et responsable du pays, ayant en plus pleinement pris conscience, de l'ampleur des souffrances de la société”. Il était temps !...

En attendant, l’ERT semble bien mourante et dans l’indifférence de beaucoup de citoyens qui lui reprochent de s’être tue quand ils étaient licenciés, tabassés, paupérisés. "Ces gens peuvent alors crever à leur tour, nous, nous sommes déjà morts et personne n’est venu pleurer sur notre sort…” cite Panagiotis Grigoriou sur son blog. D’autres, à l’inverse, mettent l’accent sur la production de ces dix jours de libre programmation : « Ce fut ainsi un programme libre et libéré, voire libertaire et libérateur, auquel nous avons pu assister durant ces dix jours du “Printemps ERTien”. Antonis Samaras, certainement malgré lui, nous a au moins offert cette dernière cigarette, au goût inoubliable de la liberté »,… dit Panagiotis.

L’union faisant la force, il faut plutôt la chercher dans les rangs des médias privés. L’héritage ERT est en passe d’être offert à la caste des banquiers et des entrepreneurs de médias. La société Digea, principal fournisseur de réseau, celle qui a permis la diffusion du signal gouvernemental Nérit, appartient aux propriétaires des puissants groupes privés Méga, Skai, Alpha, etc. Elle a bénéficié pour ce faire de la contribution du fournisseur historique OTE (réseaux et téléphonie), anciennement public comme France télécom, mais appartenant aujourd’hui à Deutsche Telecom ! Un nouveau partage des canaux a été programmé, avec le 19 juin comme date limite. Le coup d’Etat contre ERT l’a de ce fait mis hors circuit et prive désormais toute institution publique d’un grand nombre de canaux et de plateformes numériques. C’est donc à une véritable razzia sur la dépouille de l’ERT que se sont livrés les groupes privés. Merci Samaras !

Photo Panagiotis Grigoriou.

Photo Panagiotis Grigoriou.

Sur les murs d’Athènes, notre ami blogueur a déniché une perle : En remplaçant un S par un X, le slogan “Nous en avons assez du sauvetage”, devient “Nous en avons assez d'être pénétrés” !

Le week-end du 22-24 sera celui de la Pentecôte. A part que cette année, faute de conventions collectives, la plupart des patrons ont imposé l’abolition de ce jour férié supplémentaire. Ceux qui veulent profiter du lundi pour aller à la plage devront poser un jour de congés…

Chronique  de la Grèce, 23.06.2013

Le Plan B :

Ce nouveau parti créé une semaine après l’affaire chypriote par Alekos Alavanos reste médiatiquement très silencieux. Quand nous interrogeons les Grecs sur “le Plan B”, la plupart s’étonnent de notre question et nous expliquent avec beaucoup de compassion que c’est un minuscule groupuscule et que leur chef est un peu τρελλὸς (fou), geste à l’appui pour s’assurer que je connais bien ce mot grec. J’ai donc cherché sur Internet ce que racontait ce fou et j’ai trouvé une interview réalisée il y a presque un mois par le Blog réveil communiste (BRN). Les questions posées étant aussi intéressantes que les réponses d’Alavanos, je vous invite à la lire en intégralité. Pour ceux qui n’en auraient pas le temps ou les moyens, en voici la substance :

Ce qui a motivé Alavanos pour créer un nouveau parti est la constatation qu’ …il n’y a aucun espace de négociation au sein de la zone euro pour des pays comme la Grèce, le Portugal ou Chypre. (…) Syriza prétend refuser les mémorandums tout en restant dans la zone euro et c’est une illusion totale. (…) Pour lui, il y a deux bonnes raisons de sortir de l’euro : La Grèce connaît une récession pire que celle de 1930 aux USA et dont on ne pourra sortir avec une monnaie forte et d’autre part, les politiques budgétaires très restrictives de l’Europe sont totalement négatives dans un pays où 67% des jeunes sont au chômage. Quant à la catastrophe annoncée en cas de sortie de l’euro, elle ne peut être pire que celle que la Grèce connaît aujourd’hui. L’Europe pour Alavanos est responsable d’avoir inventé un traitement aussi catastrophique que pervers et nos gouvernants sont responsables de s’être comportés comme des larbins de la Troïka.

Au sujet de Hollande et de Tsipras, Alavanos déclare : …ce qu’il faut, ce n’est pas une « correction » modérée de l’orientation de l’UE, mais une confrontation avec cette dernière…

A la question de BRN sur les priorités et les espoirs populaires, Alavanos répond : “…Des choses très simples : une assiette garnie sur la table au déjeuner et au dîner ; trouver un travail ; être soumis à des impôts qu’on est en état de payer ; voir ses enfants sourire… Autant de besoins quotidiens qui, s’ils sont ignorés par la classe dominante, finissent par conduire à de grandes révolutions…” Et comme programme politique, il n’y a pas d’autre issues que de “… réintroduire la monnaie nationale, arrêter le remboursement de la dette publique, nationaliser les banques grecques, mettre en place une restructuration et une planification économiques de rupture, lancer de grands investissements publics…”

Un premier article sur le Plan B a été publié sur ce blog

Tag(s) : #Grèce