Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Chronique de la Grèce, février 2013.

Ces quinze derniers jours, on a le sentiment que la crise vire doucement mais sûrement vers la catastrophe humanitaire. Les propos se radicalisent, la violence ne se cache plus, la tiers-mondisation se généralise, et les politiques pédalent dans le tzatziki !
L’image qui me semble exprimer le plus intensément le gâchis humain dont sont responsables l’Union Européenne et ses commanditaires financiers, est celle de ce vieux retraité qui, en février 2012 était interrogé par un journaliste étranger lors d’une manifestation. Incapable de répondre un seul mot, l’homme a éclaté en sanglots devant le photographe. Tout le désarroi de la Grèce est symbolisé dans ces larmes vainement retenues, la crispation de ce visage, cette petite pancarte où l’on lit : « Association des Retraités, le recul. »

Dans le Monde Diplomatique de février, Alexis Tsipras (le Mélanchon grec) rappelle les dispositions prises par l’Europe pour sauver l’Allemagne en 1953 : Amputation de 60% de la dette nominale de la RFA, un moratoire de cinq ans, un délai de 30 ans pour rembourser et une clause de développement autorisant le pays à ne pas consacrer plus de 1/20° de ses revenus d’exportation à la dette… C’est exactement ce que réclame Syriza pour la Grèce d’aujourd’hui et l’on se demande pourquoi ce qui était bon pour la RFA de 1953 serait stupide pour la Grèce de 2013…

Merkel s’entête à exporter sa recette de l’austérité, appuyée par le président de la Fédération Allemande de l’Industrie (BDI), lequel a déclaré au Spiegel que le but est de transformer la Grèce en zone économique spéciale ! L’idéal économique serait de spécialiser les pays du Sud dans les services et produits à forte demande de main d’œuvre et les pays du Nord dans une course à la qualité et l’innovation (sic)…

En page 7 du Monde Diplomatique, Le blogueur Panagiotis Grigoriou note en bon ethnologue, quelques changements radicaux :

- La politesse : Alors qu’il était très malpoli de terminer son assiette, comme si l’hôte ou le restaurateur était pingre en servant des portions congrues, les Grecs apprennent maintenant à saucer leur assiette !

- Le train : Depuis deux ans, les trains sont bondés. « Bientôt nous voyagerons comme dans les trains indiens, et en plus avec une compagnie chinoise !... ». Avec le prix de l’essence et des péages, le train est devenu le seul moyen de transport abordable.

- La récolte des fruits : Les oliviers et orangers plantés sur le domaine public étaient jadis récoltés par les mairies. Depuis deux ans, ce sont les gens des quartiers dans le besoin qui les récoltent…

- Effondrement du tourisme intérieur : moins 42% en 2012. Sur les plages, les glacières réapparaissent. La presse s’enthousiasme pour ce retour inattendu à la simplicité et à la convivialité frugale !

Chronique de la Grèce, février 2013.

A Athènes, Ploutos, la comédie d’Aristophane (389 av JC) fait référence culturelle. Ploutos, (dieu du fric) doit une obéissance aveugle à Zeus (le marché) et n’accorde ses richesses qu’aux salauds. Carion et La Toussaille (un anarchiste et son logeur) rencontrent le SDF Ploutos et le font soigner par le médecin Asclépios. Aussitôt c’est la révolution. Le peuple se retrouve en abondance de biens. Mais si le peuple est riche, qui travaille ? Qui prie ? Qui fait le bien ? Qui se plaint de qui ?

Ploutos aujourd’hui est resté aveugle car les paysans de Thessalie défilent dans les rues contre la "Junte de Samaras" qui les écrase d’impôts. Quand on pense que la Grèce a connu la réforme agraire la plus radicale d’Europe ! Au début du XX° siècle, l’Etat a distribué les terres de façon parfaitement égalitaire en fonction des besoins des ménages (limité à 15 ha) ; en 1922 des terres appartenant aux Turcs ont été distribuées à des centaines de milliers de Grecs d’Asie Mineure. Mais depuis 2011, la taxe foncière sur les terres agricoles s’envole, l’impôt sur le revenu s’applique dès 5 000€, des normes comptables ont été instituées, des coupons de travail pour les salariés ont été créés… C’est donc l’effondrement des petites exploitations familiales. Tout est fait pour une concentration foncière dans les plaines et l’abandon des terres dans les montagnes. L’EU réorganise l’espace grec !

Ces quinze derniers jours, la Grèce est agitée par l’affaire des trois jeunes anarchistes arrêtés lors d’un braquage de banque, puis torturés et dont les photos retouchées par photoshop ont été communiquées via le site de la police. Qui sont donc ces dangereux révolutionnaires :

- Nikos Romanos, 20 ans, ami du jeune Alexandre Grigoropoulos assassiné par la police en décembre 2008, mère écrivaine à succès, petit fils d’un écrivain de renom et ex-président de l’union des écrivains de Grèce (engagé dans les rangs communistes pendant la guerre civile, le grand-père a été condamné en 1984 pour un meurtre qu’il n’aurait pas commis)

- Yannis Mihailidis, 25 ans, fut l’archer des indignés en 2011, bachelier primé par le ministre de l’éducation, diplômé de l’université de Thessalonique (ingenierie environnementale), père chef d’orchestre assez connu…

- Dimitris Bourzoukos : Son père est au chômage, sa mère médecin. Ses professeurs de lycée témoignent que Dimitris était brillant, apprécié de ses camarades.

Chronique de la Grèce, février 2013.

Des photos, cette fois non retouchées, ont été publiées sur le site Contra-Info. La mère de Dimitris a déclaré : « … alors qu'il était menotté les mains derrière le dos dans les cellules de détention de Kozani, les flics lui ont mis une cagoule sur le visage, l'ont forcé à s'agenouiller et l'ont battu pendant environ quatre heures sur sa tête, son visage et son estomac, et quelques-uns de ses cheveux ont été arrachés. Cela s'est passé sans aucune résistance de sa part. Il va sans dire que les flics l'ont aussi menacé tout le temps et l'ont insulté de la manière la plus vulgaire… » L’un de ses professeurs a déclaré : « …j’ai honte pour la Grèce, qui conduit des enfants comme Andreas-Dimitris à de telles extrémités. J’ai honte pour les policiers qui l’ont torturé. J’ai honte pour les journalistes, qui l’ont déjà condamné. Et j’ai honte pour tous les citoyens insouciants qui l’affubleront de l’étiquette de « terroriste », et qui glisseront sur son visage déformé par les coups pour passer à l’information suivante… »

Autour de cette affaire, les passions se déchaînent et les vieilles rancœurs se réveillent, les uns citant leur grand-père torturé par les communistes lors de la guerre civile, les autres rappelant les exactions commises par la junte des colonels sur leur famille, l’Aube Dorée mettant de l’huile sur le feu en manifestant à Athènes samedi dernier…

Le terrorisme d’Etat et la misère troïkane justifient la violence de certains jeunes qui, à leur tour, donnent à l’extrémisme de droite des prétextes à abuser de leur force. En criminalisant les revendications sociales, le gouvernement Samaras tend à généraliser la violence. En sont-ils conscients ? Est-ce de propos délibéré ?... En tous cas, ce n’est pas un pays apaisé qui attend les quelques touristes ou investisseurs restants….

Un acteur grec, pour incarner le personnage d’Achille dans une pièce de théâtre, a été prendre un cours chez un maître d’arme avec son épée de scène (20 cm). De retour chez lui il est arrêté pour port d’arme illégal et passe la nuit au commissariat. A côté de lui des immigrés arrêtés pour vol sont interrogés : "Leur traitement par la police était inhumain, les policiers leur jetaient de l'eau, les injuriaient et les brutalisaient, à un moment ils nous ont même séparés pour que nous ne voyions pas ce qui se passait, mais nous les entendions crier", a-t-il témoigné.

Autre scandale qui fait couler de l’encre, l’affaire Unfollow : Ce média a publié en janvier un article sur le trafic des carburants qui accuse nommément la compagnie Aegean Oil (compagnie collossale qui fournit l’armée US, cotée en bourse à New York, patron Dimitris Melissanidis). Aussitôt la rédaction a reçu un appel téléphonique d’une personne se disant être Melissanidis et proférant des menaces envers l’auteur de l’article : "J'aurai pu vous tuer sans vous avoir prévenu. Mais je suis un homme et je vais devoir vous exploser dans votre sommeil. Je vais vous tuer, vous, votre femme, vos enfants, tout ce que vous avez ". Deux autres journalistes ont entendu la conversation, le haut parleur étant allumé, et ont reconnu la voix du célèbre interlocuteur. "…Je suis Melissanidis. Vous ne serez pas capable de dormir. Vous ne serez pas en mesure de sortir, je serai votre cauchemar. La peur va vous hanter. Ils viendront chez vous et vous feront exploser dans votre sommeil. Je suis habitué à parler aux grands journalistes. Je vous regarderai dans les yeux et je vous abattrai ". Une recherche sur internet a confirmé que l’appel venait bien des bureaux d’Aegan Oil.

Le procès engagé contre cette compagnie accusée d’acheter du gazoil détaxé et de le revendre au prix fort a déjà été reporté cinq fois, pour de fallacieux motifs (absence des avocats, dossier en retard, etc.)

Panagiotis Grigoriou aussi se radicalise peu à peu sur son blog. Il est fatigué de sa course au 800€ par mois qui lui permettent de vivre et d’alimenter son blog, las des témoignages qu’il reçoit, mare de travailler dans un appartement froid, manteau sur le dos. Des militants de Green Peace se sont d’ailleurs installés sur la place Sindagma pour manifester contre le manque de chauffage de façon assez originale…

Chronique de la Grèce, février 2013.

Je vous livre en vrac quelques extraits de son blog :

- « Chers visiteurs du pays, en voyageant en Grèce, vous pénétrez dans une zone de non-droit, vous pénétrez surtout cette époque de l’anthropophagie alors devenue régime politique de la Global Financial Gouvernance…, le "changement du monde". Armez-vous de courage car vous découvrirez le premier grand territoire de l’U.E. sciemment administré en camp de concentration de type nouveau, en mouroir à bas voltage sous l’irresponsabilité et l’immoralité entières de la politique "macroéconomique" menée par les élites locales, puis celles de l’Allemagne (mais pas uniquement)… ». Suivent quelques propos relevés ici ou là :

« Mon mari est chauffeur de taxi. Il ne gagne plus grand-chose. Je suis employée à temps plein pour désormais 650 euros par mois en net. C’est notre mise à mort qui est programmée. Nous avons deux enfants. Nous devons leur assurer au moins la nourriture. Mon mari ne verse plus la TVA à l’État, moi, je n’ai même pas déposé ma déclaration d’impôts l’année dernière. C’est terminé. Qu’ils viennent nous mettre en prison, de toute manière nous sommes en guerre, nos vies contre leur rapacité. Nous n’avons plus peur… ».

Costas, un producteur de coton : « …je vis la misère pour la première fois dans mon existence. Je suis prêt à voler dans les magasins pour faire manger mes enfants. Le premier huissier qui s’approche ou politicien encore mieux… je le descends. Mon fusil de chasse est chargé pour du gros gibier…. »

Manos, un conducteur de taxi : « Ils veulent ramener nos salaires à 200 euros par mois. Nous serons leurs esclaves, voilà tout. Toutes ces histoires sur la dette, c'est-à-dire sur la politique de l’austérité pour faire face à la dette, c’est de la propagande. La dette n’existe pas, la guerre si. La croissance annoncée par Samaras et par sa junte, c’est sur notre saignée qu’elle se fera. Je rêve du moment où enfin… nous prendrons les armes… ».

Un autre : « Je ne suis plus payé depuis 1 an. Ma femme, fonctionnaire, a vu son salaire réduit de 40%. Impossible dans ces conditions d’imaginer un avenir ou d'avoir un enfant. Nous ne savons pas comment nous vivrons les prochains mois. Alors nous comptons tout, sortons très peu et limitons nos achats alimentaires au strict minimum. Nous allons à toutes les manifestations, même si nous savons que la classe politique nous ignore depuis des années. Si j'avais 20 ans, je tenterai ma chance à l'étranger, mais à presque 40, ma vie est ici. Nous faisons partie de cette génération perdue. Celle qui n'aura pas d’enfants… »

Kostas, fraîchement diplômé en ingénierie des réseaux a récemment passé un entretien dans une entreprise de services informatiques : « Lors de l'entretien, on m'a expliqué que la charge de travail était très importante. On m'a demandé si j'étais célibataire et si j'habitais loin de l'entreprise, car la vie de couple n'était pas compatible avec l'emploi proposé. La personne qui me faisait passer l'entretien m'a clairement dit qu'il faudrait rester jusqu'à 22h la plupart des soirs et commencer vers 9h le matin. On m'a demandé combien je demandais, et j'ai indiqué un salaire mensuel dans la moyenne actuelle pour un jeune ingénieur, soit entre 900€ et 1000€. L'examinateur m'a dit très directement que c'était hors de question. Le salaire proposé était de 450€ par mois, soit le salaire minimum pour les jeunes de moins de 25 ans. Un salaire qui ne me permet pas de vivre. Et un rythme de travail qui détruirait toute vie sociale. C'est de l'esclavage, j'ai refusé. Je recherche toujours, aussi à l'étranger. »

Un militant de Syrisa : « Les occupants de notre pays n'ont pas besoin de quoi que ce soit et qui serait nôtre. Ni la santé ni l'éducation, ni la recherche, ni même les forces de sécurité et l’armée, ou quoi que ce soit. Ils apporteront les leurs, transformant "Griechenland-Thalassinat" en paradis pour les riches retraités d'Europe du Nord. Ils exploiteront à leur manière tout avantage comparatif du pays, son histoire, ses monuments, sa culture, sa nature, ses produits agricoles et de l'élevage, son parc immobilier, la richesse minérale….. L’ensemble de la société grecque sent maintenant qu’on ne joue plus à domicile. Sauf Giorgos Mergos, les siens… et les politiciens. » Ce Mergos, cité par le militant est Secrétaire général au Ministère du travail. Il a suggéré que le SMIC à 580€ était un luxe insupportable dans le contexte actuel et qu’il devait descendre à 300€.

- Le système fiscal grec est en péril : « Le ministre des Finances [Stournaras] donne l'ordre de faire imprimer plus de 2,5 millions d’avis de mise en recouvrement, adressés à ceux qui restent redevables de sommes diverses, droits, taxes et redevances de toute sorte, TVA, et dont la date d’exigibilité est fixée à vingt jours, y compris, pour des dettes qui ne dépassent pas 3.000 euros ». Yannis Stournaras et les siens sont pris de panique. D’où cet ultime (?) chantage. La destruction de ce qui reste de l’économie réelle du pays s’accélère, et avec elle... celle des nos vies et des recettes fiscales. Le jeu n’est plus sans risque pour les initiateurs-initiés. Ils veulent stopper le tsunami… après avoir provoqué le séisme. Impossible. (…) Ces derniers mois, de nombreuses personnes, foyers ou entreprises, arrêtent ou vont interrompre tout versement d’impôts ou taxes. Ce qui explique déjà les premiers chiffres officiels publiés par le ministère des Finances concernant janvier 2013, et rapportés par la presse, (par exemple, l’hebdomadaire politique et satyrique To Pontiki - 07/02) : « baisse des recettes de -7% rapportées aux prévisions et de -16% rapportées aux recettes de janvier 2012. (…) Ce qui se traduit par "un trou" de 305 millions d'euros (…) et dont la chute des recettes liées à la TVA -15% et ceci, malgré une hausse de 10% pour ce qui est aux recettes issues d’impôts directs, dont les nouvelles taxes frappant la propriété immobilière. »

Comme conclusion, je citeraile vieux journaliste Giorgos Trangas qui déclare mercredi matin sur Real-FM : «…nous subissons un génocide initié par la politique de Bruxelles sous le contrôle des Allemands… lesquels sont nos ennemis (sic) Ils conduisent notre économie jusqu’à l’anéantissement… »

Cette chronique a été faite à partir des blogs de Panaguiotis Grigoriou (greekcrisisnow), d'Okéanos (okéanews.fr), du site contra info et autres chroniqueurs grecs que je vous invite à visiter et aider...

Tag(s) : #Grèce, #crise