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Alexis Tsipras à Igoumenitsa. (photo Edith.del)

Alexis Tsipras à Igoumenitsa. (photo Edith.del)

Mercredi 31 juillet, Alexis Tsipras, chef de file du parti de gauche Syrisa, est venu faire un discours sur la place de la mairie, à Igoumenitsa. Il a bien entendu dénoncé la crise et ses responsables : Samaras, Vénizélos, Merkel, la Troïka, la mondialisation. La foule rassemblée a applaudi chaudement et je me disais qu’encore une fois, l’un des moteurs essentiels de cette crise restait dans l’ombre…

On peut en effet légitimement considérer que le gouvernement mondial est d’hors et déjà réalisé avec la Commission Trilatérale[1]. Cette organisation privée fut créée en 1973 à l’initiative des principaux dirigeants du groupe Bilderberg et du Council on Foreign. Regroupant 300 à 400 personnalités (hommes d’affaires, hommes politiques, intellectuels, banquiers) du monde entier, elle s’est donné pour but de promouvoir et construire une coopération politique et économique entre les trois zones clés du monde (Europe occidentale, Amérique du Nord, Asie Pacifique), pôles de la Triade.

[1] CT ou en anglais TC.

Dormez braves gens, la Trilatérale veille !...

C’est un groupe complètement indépendant et ses membres s’engagent à quitter la CT s’ils prennent position dans leur administration nationale. Trois présidents sont nommés chaque année, un par élément de la triade : Actuellement, Joseph Nye pour l’Amérique du Nord, Yotaro Kobayashi pour l’Asie et Jean-Claude Trichet pour l’Europe[1].

Partisans féroces du libéralisme économique, ses membres ont vite compris qu’ils devaient se concerter s’ils voulaient imposer leur vision du monde. Dès juillet 1973, dans un monde encore bipolaire, David Rockefeller lance la CT, point de départ de la guerre idéologique moderne. Sa charte fondatrice résume ainsi l’objectif: « Centrée sur l’analyse des enjeux majeurs auxquels font face l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest et le Japon, la Commission s’attache à développer des propositions pratiques pour une action conjointe. Les membres de la Commission regroupent plus de 200 distingués citoyens provenant des trois régions et engagés dans différents domaines… »

[1] La liste complète des membres se trouve sur un document PDF, http://www.trilateral.org/download/file/TC_list_4-13.pdf

Dormez braves gens, la Trilatérale veille !...

A l’image des rois philosophes de la cité platonicienne contemplant le monde des idées pour insuffler leur sagesse transcendante dans la gestion des affaires terrestres, l’élite rassemblée au sein de cette institution résolument anti-démocratique ­ va s’employer à définir les critères d’une « bonne gouvernance » internationale. Elle véhicule un idéal platonicien d’ordre et de supervision, assuré par une classe privilégiée de technocrates qui place son expertise et son expérience au-dessus des revendications profanes des simples citoyens : « Un lieu protégé, la Cité trilatérale, où la technè est loi, commente Gilbert Larochelle. Et, postées en surplomb, des sentinelles veillent, surveillent. Le recours à l’expertise ne relève point d’un luxe, il offre la possibilité de mettre la société face à elle-même. Le mieux-être ne vient que par les meilleurs qui, en leur hauteur inspirée, produisent des critères pour les relayer vers le bas[1] »

La CT n’est pas une société secrète comme certains adeptes de la théorie du complot ont voulu le croire. Elle annonce ses lieux de rencontres et elle publie ses rapports chaque année (Triangle papers). Tout un chacun peut donc connaître les sujets abordés par la CT : réforme des institutions internationales, mondialisation des marchés, environnement, finance internationale, libéralisation des économies, rapports Est-Ouest (surtout au début), endettement des pays pauvres, etc.

Les thèses défendues par la CT s’articulent autour de quelques idées fondatrices. La première est la nécessité d’un Nouvel Ordre Mondial, les cadres nationaux étant jugés bien trop étroits pour une bonne gouvernance. La seconde est que le monde a besoin d’un régulateur donnant des réponses globales aux problèmes locaux (le commerce bien sûr mais aussi la géostratégie, les conflits militaires…). Enfin, la mondialisation financière et le développement des échanges internationaux sont au service du progrès et de l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. Or elles supposent la remise en cause des souverainetés nationales et la suppression des mesures protectionnistes. Ce credo néolibéral est souvent au centre des débats. Ces idée-force impliquent une aversion bien affirmée envers tous les mouvements populaires taxés d’excès de la démocratie dans un des rapports …

Pour les fondateurs de la Trilatérale, les peuples, incapables de faire les bons choix dans l’effarante complexité du monde moderne, doivent y être contraints par la politique du fait accompli. Peu importe les moyens, pourvu que l’ensemble de l’humanité adhère au projet qui lui est concocté comme seule solution valable, comme mode de fonctionnement incontournable sous peine de chaos, de faillite généralisée. David Rockefeller l’exprime clairement quand il déclare au Council on Foreign : « Nous arrivons à l’émergence d’une transformation globale. Tout ce dont nous avons besoin, c’est de la crise majeure, et le peuple acceptera le Nouvel Ordre Mondial… ».

[1] Gilbert Larochelle, L’Imaginaire technocratique, Boréal, Montréal, 1990, p. 279.

Pas besoin de longues recherches pour retrouver, à travers la crise grecque par exemple, que c’est exactement ce qui se passe. Plongé dans une catastrophe humanitaire sans précédent, le peuple grec est prêt à renier toutes ses anciennes affinités politiques, tous ses idéaux, et à courber le dos parce qu’il n’est plus en mesure d’imaginer une alternative possible. Ses révoltes sporadiques sont dirigées vers des personnalités de droite ou de gauche, placées dans une égale dépendance vis-à-vis des réels décideurs, les membres de la CT. Cette élite pensante qui a mis les Grecs dans l’actuelle situation n’est jamais nommée, ni par les médias qui doivent leur survie aux grands financiers de la Commission, ni par les politiques qui par naïveté, manque de lucidité, cynisme ou conviction trouvent un appui inestimable et une stature internationale dans la CT, ni la gauche dite radicale qui devrait, pour s’opposer, affronter les structures mêmes qu’elle vise, ni les syndicats qui ont été largement récupérés en tant que partenaires sociaux ou simplement éliminés avec leurs conventions collectives comme en Grèce. Beaucoup plus qu’un complot mondial occulte et maléfique, nous avons donc affaire à une stratégie clairement et astucieusement élaborée, une idéologie que n’importe qui peut trouver et lire dans les nombreux textes officiels de la CT et articles de ses membres.

Quand la CT s’est réunie à Berlin cette année pour son assemblée générale, il n’y a eu à ma connaissance que Médiapart[1] qui en ait parlé et qui ait posé quelques questions de fond sur la puissance réelle, les objectifs, les moyens de cette élite autoproclamée. Pourtant, ces 15 et 17 mars, Elisabeth Guigou a représenté le gouvernement Hollande à l’assemblée générale. Mme Merkel s’est personnellement déplacée pour y faire une communication d’une heure. Et rien n’était secret puisque le programme officiel a été préparé par l’institut Jacques Delors et largement diffusé sur Internet. Il y a donc bien censure médiatique sur le sujet, du fait des grands patrons de presse peut-être, mais probablement aussi des journalistes eux-mêmes qui verraient là un bien trop gros poisson à déranger !

[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/scientia/170313/la-commission-trilaterale-reunie-berlin-qui-en-parle

Dormez braves gens, la Trilatérale veille !...

Le plus étonnant dans cette affaire est la présence de nombreux socialistes déclarés au sein de la Commission Trilatérale. Nous avons cité Elisabeth Guigou et Jacques Delors mais on y trouve aussi Jean-Claude Trichet, qui en est actuellement président pour l’Europe, Pascal Lamy, Roland Dumas, etc. Certes, le PS a opéré un lent mais constant virage à droite depuis Mitterrand, mais tout de même, il devrait rester quelques relents du socialisme d’antan, ce qui n’apparaît pas dans les textes de la Trilatérale. Les socialistes participants à cette organisation sont-ils donc des naïfs embarqués dans un bateau qui n’est pas le leur, ou des cyniques gardant une étiquette purement électorale sans rapport avec leur véritable idéologie ? Dans les rares interviews d’hommes de gauche sur leur présence au sein de la Trilatérale, l’argument qui semble être généralement avancé est que la Trilatérale est un think tank comme un autre et qu’il n’y a aucune raison pour qu’un homme de gauche n’y participe pas. Pourquoi laisser la place aux ultras du néolibéralisme quand il est proposé des sujets de réflexions concernant l’ensemble de la planète ? Si une association quelconque décide de débattre sur le réchauffement climatique et arrive à inviter à la même table Claude Allègre et Hervé Kempf, dira-t-on que l’un ou l’autre est en train de renier ses convictions profondes ? Dans ce cas, il faut bien reconnaître que la présence au sein de la Trilatérale d’opposants aux doctrines néolibérales n’est pas très efficace car on aurait du mal à trouver trace de leur influence dans les textes publiés chaque année.

Plus étonnant encore est le silence des gauches radicales, des syndicats, des mouvements alternatifs. Quelques déclarations du fondateur David Rockefeller devraient suffire à déclencher l’ire de tous ceux qui croient encore à la possibilité d’un peu plus de justice et d’égalité : « …Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, au Time Magazine et aux autres grandes publications dont les dirigeants ont assisté à nos réunions et ont respecté leurs promesses de discrétion pendant presque quarante ans.

« Il nous aurait été impossible de développer notre plan d’action pour le Monde si nous avions été sous la lumière des projecteurs pendant toutes ces années. Mais maintenant, le Monde est plus sophistiqué et mieux préparé à la marche vers un gouvernement mondial.

« La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est sûrement préférable à l’autodétermination nationale pratiquée au cours des siècles passés… » . (David Rockefeller, juin 1991, discours à la Commission Trilatérale, juin 1991)[1]

On peut difficilement être plus clair : l’élite intellectuelle que regroupe la Trilatérale vaut mieux que toutes les démocraties, et le peuple acceptera ce Nouvel Ordre Mondial après avoir subi la crise financière majeure nécessaire à sa mise en place. On retrouve cette thèse dans beaucoup de déclarations qui passent généralement inaperçues ou sont prises pour de « regrettables écarts de langage » comme celle de Denis Kessler en octobre 2007 : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ! »[2]

Alors, théorie du complot ou stratégie du choc, club privé ou gouvernement mondial, bouillon de culture du néolibéralisme ou lieu de débat ouvert, il serait de toute façon grand temps que cette think tank un peu spéciale soit mise sous les projecteurs ! Qu’au moins sur ce blog vos avis et critiques puissent s’y confronter. Amis lecteurs, à vos plumes !...

Pour se faire une opinion personnelle, on peut tout simplement consulter les sites suivants : http://www.trilateral.org .

http://www.notre-europe.eu/011-15725-Berlin-15-to-17-March-Annual-Meetin-of-the-Trilateral-Commission.html

http://www.trilateral.org/download/file/TC_list_4-13.pdf

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQYHlgBD8rU49xSkuDqSq7D1MeI_mB_lzXnJv8HiWJhEZolCGv4 (image).

[1] http://www.achblog.com/Nouvel-ordre-mondial/Societes-secretes/La-commission-Trilaterale,499.html

[2] Denis Kessler, grand patron français, ex-numéro 2 du MEDEF.

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