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José Mujica, dit Pépé...

Pourquoi n’entend-on jamais parler de "Pépé" ? Il est pourtant apprécié dans son pays, l’Uruguay !... En ces temps troubles d’évasions fiscales, magouilles en tout genre, patrimoines délirants de nos élus, guerre dérisoire autour du mariage gay, il serait bon de l’écouter un peu…

Certes l’Uruguay est un petit et lointain pays coincé entre ses deux grands voisins, le Brésil et l’Argentine: 176 000 km², 3,4 millions d’habitants, capitale Montevideo, président José Mujica, dit "Pépé"…

Pépé est né à Montevideo le 20 avril 1935 dans une modeste famille de fermiers. Très jeune, il s’engage aux côtés d’anarchistes et autres activistes sociaux. Dans les années 1960-70, il combat dans la guérilla des Tupamaros dont il devient la figure emblématique. Arrêté par la junte, il est détenu comme otage pendant quatorze années, dans des conditions sordides (deux ans au fonds d’un puits et neuf ans en isolement total, continuellement torturé, sous la menace constante d’une exécution sommaire en cas d’attaque des Tupamaros).

Libéré à la chute de la dictature militaire, il participe à la création du MPP (Mouvement de Participation Populaire) abandonnant la lutte armée pour la voie électorale. Député, puis sénateur, ministre de l’agriculture, il est enfin élu président de la république (le 29.11.2009) et prend ses fonctions le 1er mars 2010. Sa femme est sénatrice sur les listes MPP.

Lors de sa campagne qu’il a fait sans tapage, il a déclaré : « j'ai un aspect minable, j'ai l'air d'un marchand des quatre saisons, je suis vieux et fatigué, et je n'ai même pas de formation universitaire. » Selon le politiste uruguayen, Adolfo Garcé, cette stratégie de campagne négative, à travers laquelle l'ex-Tupamaro laisse peser le doute et pleuvoir les critiques sur sa candidature, tout en construisant son réseau d'influence dans le pays, s'inscrit dans la longue tradition du MLN-T. Cette dernière consiste à ne donner que peu d'importance aux paroles, pour privilégier plutôt la portée symbolique des actes.

Le premier jour de son investiture, il a déclaré qu’il reversera 87% de ses 9 400€ mensuels de son salaire de président à des organismes d’aide au logement social (il lui reste 680€ par mois). Il a refusé le palais présidentiel et reste dans une petite ferme au bout d’un chemin de terre (son « rancho » comme on appelle en Uruguay les habitations pauvres) : 45 m², un toit de tôle, dans une banlieue pauvre de Montevideo. Il y vit depuis vingt ans avec sa femme et sa chienne Manuela, une bâtarde). Pour ses déplacements, il se contente de sa vieille coccinelle de 23 ans. Lors de la vague de froid de juin 2012, il mit immédiatement la résidence présidentielle sur la liste des refuges pour les sans abris.

Dans les quelques interviews que l’on trouve dans les journaux on peut relever d’étranges propos pour un président :

- Je ne suis pas un président pauvre, j’ai besoin de peu…

-Je suis arrivé à cette habitude parce que j’ai été prisonnier durant quatorze ans, dont dix où, si la nuit on me donnait un matelas, j’étais content…

-Je refuse l’esclavagisme moderne qui consiste à vivre pour travailler au lieu de travailler pour vivre…

- Les pauvres sont ceux qui travaillent uniquement pour avoir un style de vie dépensier, et qui en veulent toujours plus. C’est une question de liberté. Si vous n’avez pas beaucoup de possessions, vous n’avez pas besoin de travailler comme un esclave toute votre vie pour les soutenir, et vous avez plus de temps pour vous-même…

- Le bonheur sur terre, ce sont quatre ou cinq choses, les mêmes depuis l’époque d’Homère : l’amour, les enfants, une poignée d’amis…

- Les pauvres ne sont pas ceux qui ont peu mais ceux qui veulent beaucoup…

- La question de l’avortement [encore interdit dans le pays] devrait être résolue par un vote direct de toutes les femmes d’Uruguay et il serait bon que nous, les hommes, nous nous taisions !... » (Pour l’instant, Pépé n’a pu que dépénaliser l’avortement en attendant de pouvoir lancer son vote féminin.

José Mujica, dit Pépé...

L’Uruguay est depuis le 10 avril de cette année, le 12° pays à avoir voté en faveur du mariage des homosexuels malgré la forte majorité catholique. Il est envisagé de légaliser la production et la vente de cannabis pour lutter contre le trafic et la toxicomanie. Ce serait une première mondiale.

En 2015, c’est à dire dans deux ans, l’Uruguay produira 90% de son électricité à partir de sources renouvelables et peu polluantes ! Parmi ces sources : l’éolien à 30% et l’hydroélectricité à 45%. Grâce à la volonté politique de José Mujica, l’emblématique président de la République d’Uruguay, le secteur éolien devrait passer de 50MW à 1000MW installés en 2 ans ! Au cœur de cette politique volontariste : l’UTE l’entreprise nationale d’électricité qui est une entreprise publique ! Voilà qui, chez nous, donne un poids supplémentaire à la revendication du Parti de Gauche de créer un pôle public de l’énergie, mis sous le contrôle du peuple souverain.

En septembre dernier, José Mujica est apparu à une importante conférence latino-américaine du Mercosur avec le nez cassé : il a expliqué qu’il s’était blessé en aidant un voisin à réparer sa maison détruite lors d’intempéries ! Ses discours internationaux tranchent, et réjouissent une partie de la population latino-américaine. Celui qu’il a donné lors du sommet Rio+20, en juin 2012, sans cravate – personne n’a jamais pu lui en faire porter –, est une sorte de manifeste personnel, qui a fait un flop dans son pays : « Mes compagnons travailleurs ont lutté pour obtenir les huit heures de travail quotidien. Là, ils vont obtenir les six heures. Mais celui qui obtient les six heures prend un deuxième emploi, et donc il travaille bien plus qu’avant. Pourquoi ? Parce qu’il doit payer un tas de dettes. La petite moto qu’il a achetée à crédit. La petite auto qu’il a achetée à crédit. Et rembourser ses dettes et encore les rembourser. Et quand il peut enfin profiter de tout ça, c’est un vieux plein de rhumatisme, comme moi, et sa vie est déjà derrière lui. »

José Mujica, dit Pépé...

Ses dernières vacances, le président les a passées avec son épouse sénatrice, aux terrasses de cafés, sans garde du corps. La photo a fait le tour de Twitter.

Parler avec Mujica c’est apprendre, aime à dire Jean-Luc Mélenchon. Après sa visite de 2012, il a affirmé que l’Europe doit se rapprocher de l’Amérique latine pour sortir de la crise : « Avant, c’était l’Europe qui était le phare de l’Amérique du Sud, mais aujourd’hui, pour le mouvement progressiste, c’est l’inverse, nous étudions ce que fait José Mujica et c’est une grande source d’inspiration pour nous »

Décidément, notre grande et vieille nation européenne paraît bien mesquine quand on dirige son regard vers d'autres cieux et la pensée unique qui nous envahit prend du plomb dans l'aile.

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