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Jusque là, ça va...

Jusque là, ça va…, criait l’homme tombant du 30ème étage d’un building en passant devant chaque fenêtre ! C’est un peu ce que se disent les Grecs à chaque nouvelle mesure d’austérité, pour chaque nouvelle atteinte à la démocratie, à chaque violation des droits de l’homme. La guerre de Troie n’aura pas lieu, la grande révolte populaire que l’on prévoyait au début de la crise non plus. Bien au contraire, le pays s’enfonce dans le fatalisme et la dépression. Même les plus entreprenants, qui ont bâti des projets alternatifs et luttent au quotidien pour compenser les effets de la crise, semblent gagnés par le sentiment d’être pris de vitesse devant l’ampleur de la catastrophe. Les Grecs ont inventé Sisyphe, condamné à hisser un rocher en haut d’une montagne et à le voir éternellement rouler dans la vallée, ils ont imaginé le fameux tonneau sans fond que les cinquante Danaïdes devaient tout de même remplir, et quelques autres mythes démontrant la futilité des actions humaines que la fatalité a condamné. Quand donc trouveront-ils la force de laisser leur foutu rocher au pied de la montagne, de boucher enfin le fond de leur tonneau avec les moyens du bord comme ils savent si bien le faire, d’envoyer paître leurs bourreaux comme l’a fait Zeus avec Io, sa belle amante ?

David Rockefeller avait bien raison quand il disait quelques années avant le début de cette dégringolade : « …Tout ce dont nous avons besoin, c’est de la crise majeure, et le peuple acceptera le Nouvel Ordre Mondial… ». La logique voudrait pourtant qu’il y ait un seuil au tolérable et que, sur un prétexte quelconque, la rue finisse par s’embraser. Nous aimerions croire que l’homme, une fois démuni de ce qui lui est indispensable, n’aurait plus aucune raison de ne pas secouer le joug. Mais il reste malheureusement toujours une vie à préserver, un petit bien qui mérite une compromission, un reste d’avantage acquis qu’il ne faut pas remettre en question… Il reste donc la peur de perdre le peu que l’on a, de tomber encore plus bas qu’avant la révolte.

Vu de l’extérieur, des pays encore riches et épargnés par la vague néolibérale, nous trouvons cela regrettable, indigne d’un peuple aussi combatif. Prompts à jeter la pierre, nous nous vantons de notre prise de la Bastille, de notre mai 68 que ces gens là n’ont même pas eu pour cause de Colonels ! Nous ferions bien mieux de regarder et d’écouter les Grecs. Ils sont en train de nous apprendre que tout peut arriver, que même au pays des Lumières et des Droits de l’Homme, on peut faire accepter le dé-tricotage des droits sociaux de 1945 sans coup férir, que notre fascisme ordinaire n’est pas très éloigné du bon vieux temps de Vichy, que la politique ne sert plus que les intérêts des politiques…

Platane au moulin de Daphni (photo aptg)

Platane au moulin de Daphni (photo aptg)

Alors que je prenais le frais sous le platane d’un petit village épirote, un homme d’une cinquantaine d’années est venu me demander si, en France, la crise était aussi terrible. Entrepreneur de bâtiments et travaux publics, le peu de chiffre d’affaire qu’il réalise encore suffit à peine à payer les taxes de ses trois camions, de son tractopelle et les frais de scolarité de ses trois enfants, à l’avenir de surcroit bien incertain. Quand je lui ai demandé s’il y avait selon lui un parti capable de changer les choses, un homme politique providentiel assez fort pour contrer les exigences de la Troïka, il a longuement hésité et c’est avec des trémolos dans la voix qu’il a murmuré : Δεν μπορεί, δεν μπορεί … (C’est impossible, impossible...). Tout était dit, venant de cet homme costaud, travailleur, héritier des Klephtès, les bandits épirote vainqueurs du Turc, des résistants héroïques qui mirent l’armée nazi en échec…Personne ne sait où cela va s’arrêter, quelles sont les solutions, qui sont les responsables. C’est la chute, vertigineuse, et l’homme, tétanisé, attend la rencontre avec le sol en se disant, jusque là, ça va…

Au meeting du Syrisa, Igoumenitsa, 31 juillet (photo Edith.del)

Au meeting du Syrisa, Igoumenitsa, 31 juillet (photo Edith.del)

Notre entrepreneur (à gauche) qui trouve que rien n’est plus possible, est venu toutefois sur la place de la mairie à Igoumenitsa, écouter Alexis Tsipras. Les visages sont graves, sans enthousiasme ni colère…Jusque là...

Tag(s) : #Grèce