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Louise Nicolas, mendiante de Sauve...

Louise Nicolas, la mendiante de Sauve. (J.F Aupetitgendre)

Il est rare que les historiens se penchent sur le bas peuple pour en retracer l’histoire. Les généalogistes, y compris les professionnels, véhiculent l’idée que la somme des documents disponibles est inversement proportionnelle à la qualité sociale des gens. Pour réparer cette injustice, j’ai décidé un jour de suivre la trace d’un sans nom, d’un sans grade. L’occasion me fut donnée quand je tombais sur l’acte de décès d’un enfant né d’une certaine Louise Nicolas, mendiante de la ville de Sauve, département du Gard. Me voilà donc parti sur les traces de Louise.

Le premier document découvert sur Louise Nicolas est une liste, dressée par le maire de Sauve à la demande du sous-préfet du Vigan, de tous les mendiants de la commune, en octobre 1811. Parmi les onze femmes citées, on trouve “Louise, veuve Graverol, âgée de 45 ans, valide, de mauvaise vie, recelant chez elle tous les mendiants vagabonds et exerçant la mendicité depuis dix ans.” Le maire cite aussi Louise Graverol, la fille de Louise, âgée de 17 ans, mendiant avec sa mère depuis aussi dix ans, et Jeanne Nicolas, épouse Coudoule, âgée de 27 ans, mendiant depuis trois ans, à demi aveugle. Jeanne est la nièce de Louise, la fille de son frère Mathieu. Elle a été placée à l’hôpital de Montpellier par le maire de Sauve mais s’en est rapidement enfuie “par goût pour la crapule” dit le rapport de police.

Louise et sa fille mènent une vie certes dissolue et reçoivent chez elles tous les “zonards” de l’époque qui passent dans le coin. On ne peut pas dire qu'elles se prostituent et ne sont pas fichées comme telles. Elles ne sont d’ailleurs pas atteintes du mal vénérien qui affecte généralement les femmes de mauvaise vie. La veuve Gravérol est simplement réputée “hospitalière”. Dans des bourgs tels que Sauve, les mendiants sont connus et secourus par les habitants. Ils sont intégrés au paysage social car nul n’est à l’abri d’un accident, d’une maladie qui le conduira inexorablement à demander l’aumône. La frontière entre la pauvreté commune des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture et la misère totale est très mince.

Mais revenons à Louise. Nous savons par les comptes du bureau de bienfaisance, qu’elle est souvent aidée par la commune, sous la forme de bons de pains. Les pauvres de Sauve bénéficient des revenus d’une terre que le bureau possède en leur nom sur la commune de Saint Martin de Londres, dans l'Hérault. Quelques bonnes âmes fortunées font aussi quelques dons par voie testamentaire ou lors des fêtes locales importantes. Mais il ne faut pas se faire d’illusions, les secours dont pouvaient bénéficier les mendiants étaient loin de suffire à la simple survie. La crise du textile s’est abattue sur le bourg déjà soumis à une disette endémique. Il est donc probable que Louise et sa fille devaient monnayer quelque peu leurs “services hospitaliers” pour survivre…

En cet automne 1811, Louise était loin de se douter qu’un autre destin lui était préparé par l’administration du département. Au début du mois le pasteur lui avait bien dit que les pauvres allaient être pris en charge par l’Etat mais elle pensait rester dans sa maison de Sauve où elle avait ses habitudes et où elle vécut quelques années tranquilles jusqu’au décès de son mari Jacques en 1809. Son homme était un berger de Saint Geniès de Malgoires qui suivait la transhumance des moutons chaque année. Cette vie nomade ne favorise pas la vie de famille et Jacques est un vieux garçon de 55 ans quand il rencontre Louise. De passage à Sauve à la fin du printemps 1795 avec son troupeau, il trouve quelques consolations auprès de cette jeune femme de 24 ans et de cette relation va naître une fille aussi prénommée Louise.

Jacques est un brave homme et bien que fort démuni, il reconnaît l’enfant et promet le mariage à son amoureuse. Les noces ne purent se faire de suite car Jacques ne pouvait quitter son emploi. Françoise Allut, la mère de Jeanne ne voyait pas d’un bon œil une union avec ce vagabond sans feu ni lieu et de surcroît enfant naturel, né de père inconnu. La pauvre femme ne put s’opposer longtemps à ce mariage car elle décéda en juillet 1796, quatre mois après la naissance de sa petite-fille. Jacques tint sa promesse et épousa Louise en juin 1798. En décembre de la même année, Louise mit au monde une deuxième fille qui ne dépassa pas le deuxième mois de sa vie.

Le couple semble être en grande difficulté dès cette période. Jacques se loue à la journée quand il le peut c’est à dire peu souvent. Les quelques propriétaires capables de fournir du travail en dehors du coup de feu des foins, des vendanges ou des olives, préfèrent embaucher des jeunes du pays plutôt qu’un vieil estranger déjà usé par quarante saisons de transhumance. Quand Jacques meurt en janvier 1809, Louise se retrouve seule avec sa fille de 13 ans, rejetée par la famille qui lui fait payer son amour des bergers...

Les autorités ont décidé que le 14 novembre 1811, quarante six mendiants de l’arrondissement du Vigan, sélectionnés par le sous-préfet, seront conduits en charrette vers le dépôt de Mendicité de Nîmes. Prévenues par les officiers municipaux et le juge de paix, onze femmes originaires de Sauve ont attendu le convoi à la sortie du pont. Parti du Vigan la veille, une étape a été faite à Saint Hippolyte et le passage de la troupe a été prévu vers 7 heures du matin Qu’est-ce qui les attend dans cette prison nouvelle formule ? Nul n’est vraiment capable de les renseigner. Catherine Esquirol, la femme d’Antoine Jallaguier, pense qu’elles vont toutes croupir dans une prison et elle en connaît le régime. Sa réputation de voleuse, d’insolente et de paresseuse lui a déjà coûté quelques séjours dans diverses geôles. Jeanne Nicolas, la nièce de Louise pense que le dépôt ressemblera à l’hospice de Montpellier dont elle s’est récemment échappée. Le gendarme Malige qui fait partie de l’escorte a bien tenté de rassurer les futures recluses en leur vantant les bienfaits de la Révolution et la bonté de l’Empereur qui prend en charge les miséreux de l’Empire en bon père de famille. Les femmes ont envie de croire le bon Malige qui a le regard et la moustache sympathiques, mais leur expérience de la vie ne les dispose pas à l’optimisme.

En début d’après midi, le convoi atteint les portes de la ville puis longe le Petit Cours et remonte vers la Citadelle. Dans la cour du dépôt, le personnel au complet est venu attendre les nouveaux arrivants. Les 46 mendiants du Vigan sont rassemblés, leur maigre ballot à leurs pieds, et écoutent le discours d’accueil de M. Etienne Fages le directeur. La première chose à savoir est bien entendu le règlement sans lequel aucune vie collective n’est possible. Louise est trop angoissée pour saisir chaque mot du discours prononcé dans un français et avec un accent qui ne lui est pas familier. Des bribes lui arrivent aux oreilles qui ne laissent rien présager de très bon.

...“lever 5 heures, coucher 9 heures”.... “Toute communication personnelle avec des personnes de l’extérieur est formellement interdite”.... “Les jeux de cartes et de hasard sont prohibés”... Les actes de désobéissance envers les préposés, infirmiers et servants sont punis de trois jours de cachot au pain et à l’eau.”....“Les tentatives d’évasions sont punies de trois mois d’emprisonnement.”...“Le travail est obligatoire pour toute personne déclarée valide par le médecin chef, le docteur Claude Larrey”....“Il est interdit aux hommes, aux femmes et aux enfants de se mélanger, tant dans les dortoirs, les ateliers et les réfectoires”....

Le docteur Larrey est alors intervenu pour annoncer quelques mesures d’hygiène indispensables : “Les reclus devront passer directement dans la salle des bains afin d’y être lavés et désinfectés. Un paquetage propre leur sera remis”. Le docteur Larrey est un adepte de la propreté et tient absolument que chaque reclus se lave les pieds au moins une fois par mois et il promet qu’il y aura plusieurs bains dans l’année. Les chemises seront changées toutes les décades et les draps tous les mois. L’administration ayant oublié de construire des latrines comme cela avait été prévu dans le cahier des charges, il est demandé aux reclus de jeter leurs déjections par-dessus le rempart du dépôt, dans le fossé qui est suffisamment large pour cet usage. (A dire vrai, l’oubli a été volontaire car l’un des architectes a déclaré que “des latrines proches des dortoirs intercepteraient la circulation de l’air et le méphitisme qui s’exhalerait serait nuisible à la salubrité de l’établissement. Il suffit que les immondices des dortoirs et de l’infirmerie passent par une porte ouverte à cet effet sur les remparts, comme cela a toujours été fait du temps des militaires”...

La corvée du bain ayant été accomplie, non sans les réticences de certains mendiants ignorant que l’eau pouvait avoir un usage externe, le paquetage est distribué. Chacun reçoit un gilet sans manches, une veste à manches, un pantalon, deux chemises de toile, deux paires de bas de laine, un bonnet de laine et une paire de sabots. Les femmes ont un jupon de cadis, un corset, une coiffe en toile, un fichu, deux chemises de toile, deux paires de bas de laine et une paire de sabots. Les tailles ne sont pas toujours adaptées aux différences de morphologies et d’âges, car l’administration ne pouvait savoir à l’avance qui allait être reçu par le dépôt. Mais on promet qu’un atelier de couture sera rapidement mis en place pour l’entretien des vêtements. Jeanne Fraissinet, la lingère de l’établissement y pourvoira.

Les deux surveillants, Louis Bertrand pour les hommes et son épouse Claudine Verdier pour les femmes, ont ensuite conduit les nouveaux reclus à l’intérieur du bâtiment pour leur monter les ateliers et le réfectoire du rez-de-chaussée, les dortoirs de l’étage. Le bâtiment a été aménagé de telle façon que les sexes et les âges soient séparés. Des barrières en bois matérialisent la frontière entre les groupes et il est formellement interdit de les franchir.

Les ateliers sont dirigés par Claude Moisson qui a installé une mécanique pour tordre les fils et divers métiers qui permettront de tisser des toiles et fabriquer des bretelles. Il promet un bon salaire à celui qui ne ménagera point sa peine. Mais les premiers arrivants, les mendiants de Nîmes, ont eu le temps de faire connaissance avec le chef Moisson et ils ne se font plus d’illusions sur les revenus qu’ils peuvent espérer. Bien contents quand ils ont droit à la ration quotidienne de 750 grammes de pain bis et d’une écuelle de soupe.

Les mendiants qui ont l’honneur et le privilège de bénéficier des largesses du gouvernement sont nourris avec rigueur mais régularité. Tout a été codifié et Antoine Gautier, le cuisinier, doit suivre à la lettre les prescriptions. Une soupe pour dix personnes se fait avec 500 gr de choux, 500 gr de pommes de terre, 50 cl de carottes ou navets, 40 gr de gras (lard ou huile) et 70 gr de sel. Les dimanches et jours de fêtes, Antoine servira pour dîner une soupe de 48 cl de bouillon, une portion de 130 gr de viande cuite (1/3 de bœuf et 2/3 de porc ou mouton). Pour le souper, il servira 2 dl de légumes secs ou 250 gr de légumes frais et 60 gr de fromage.

Dans leur fureur législative, les autorités ont ainsi tout codifié. Le lit sur lequel Louise et sa fille passeront la nuit est formé de deux tréteaux en fer de 10 kg. Trois planches supportent la paillasse confectionnée de 5,5 m de toile grise et contenant 320 gr de paille. Il est recouvert d’une couverture de laine de 2,5 m de long sur 2 de large et pesant 4 kg. Pour chaque lit (qui est toujours prévu à deux places), il y aura un traversin garni de 2,5 kg de plume commune, deux paires de draps de 2,5m sur 2. Le mobilier est complété par deux pots de chambre en terre vernissée et deux chaises en bois par lit. Mais laissons un instant Louise et sa fille profiter de la nuit pour découvrir comment s’est imposée la création d’un dépôt de mendicité.

Dès la Révolution, l'idée que la mendicité et l'indigence puissent résister aux bienfaits de la République paraît intolérable. La loi du 24 Vendémiaire an 2 (15.10.1793), décrète l'extinction de ces fléaux hérités de l'Ancien Régime. Mettre la misère hors la loi était une trop bonne idée pour être suivie d'effet. Très rapidement, le discours sécuritaire reprend le dessus et la loi se transforme en répression contre les vagabonds et mendiants qui infestent les rues des grandes villes. Le code pénal assimile clairement la mendicité à un délit et la punit d'emprisonnement.

Les débats ont été longs et houleux, aussi bien dans les assemblées parisiennes que dans les délibérations communales. En mai 1805 on lit dans les registres de Nîmes : “L'humanité, la morale et la sécurité publique font également connaître l'indispensable nécessité de proscrire la mendicité. (….) Il convient de s'occuper d'abord de faire disparaître ces spectres hideux qui fourmillent dans les rues, infestent les promenades publiques et pissent jusque dans les maisons. (….) Il est beaucoup de personnes qui font de très grandes aumônes et qui les distribuent à leur porte. Si cette charité est louable par son principe, elle est très dangereuse par ses conséquences puisqu'elle nourrit l'oisiveté d'individus valides qui dévorent la subsistance dévolue au malheureux infirme et rendent infructueux les dons du riche.(…) Il serait indispensable d'établir un salarié (appelé à Paris Archer de l'écuelle) qui serait chargé d'arrêter tous les mendiants de la ville”...

Le préfet emboîte le pas des conseillers municipaux et publie l’arrêté du 18 avril 1806 : “...vu la loi du 24 Vendémiaire an 2 qui a prohibé la mendicité, considérant qu'il existe dans plusieurs parties de ce département et particulièrement dans les villes populeuses, un nombre considérable d'individus, qui, au mépris des lois, au scandale des mœurs et au préjudice de l'ordre social et même de la véritable indigence, mendient, plus par habitude, fainéantise, dépravation et penchant à la rapine, que par besoin; que, si les villes ont à souffrir du spectacle hideux qu'ils offrent souvent, des importunités, insultes et violences auxquelles ils se livrent, les campagnes ont perpétuellement à redouter leurs incursions, leurs menaces, leurs excès et leurs dévastations….”

Le 5 juillet 1808, le décret impérial sur l'extirpation de la mendicité est publié :

“...La mendicité sera défendue dans tout le territoire de l'Empire. Les mendiants de chaque département seront arrêtés et traduits dans le dépôt de mendicité. Les sexes et âges seront placés d'une manière distincte. Les dépenses de l'établissement seront faites par le trésor public, le département et les villes. Les ateliers et travaux seront établis pour occuper les détenus.

Sont considérés comme vagabonds 1° tous les mendiants valides étrangers ou sans domicile. 2° tous les mendiants valides demandant l'aumône avec insolence ou qui seront flétris.3° ceux qui se diront faussement soldats ou qui seront porteurs de faux congés. 4° ceux qui seront arrêtés contrefaisant les estropiés ou qui feindraient des maladies qu'ils n'auraient pas. 5° ceux qui se seraient attroupés au-dessus du nombre de quatre, non compris les enfants au-dessous de 16 ans, dans les villes ou les campagnes ou qui seraient arrêtés armés de pistolets, épées, bâtons ferrés… 6° et généralement tout mendiant et quêteur muni de fausses permissions et de faux certificats ou qui seront travestis.

Les mendiants valides ou non doivent être couchés seul dans un lit. La proposition d'en coucher plusieurs ensembles ne peut être admise. Les garçons au-dessous de 16 ans doivent être séparés des adultes.

Les mendiants écroués seront retenus au dépôt jusqu'à ce qu'ils se soient rendus habiles à gagner leur vie par le travail, et au moins pendant un an. Les enfants seront l'objet des mêmes soins et on fera tout pour leur ôter l'habitude de la fainéantise..”.

Ne pouvant réhabiliter ou déporter tous les mendiants de France, l'idée d'ouvrir des maisons spécialisées qui contiendraient ces individus indésirables et les remettraient au travail, se fait jour. A Nîmes, un rapport non signé circule à la mairie et à la préfecture. Ce texte très ambigu ne permet pas de savoir si son auteur plaint les indigents ou se plaint de cette racaille: “Abolir l'indigence et la mendicité, réprimer l'oisiveté, la vie errante et vagabonde, tarir les sources du crime et des brigandages en employant les bras d'une manière utile à la société, offrir à la vieillesse indigente ou infirme un asile honnête, des aliments sains, des secours salutaires, à l'enfance des soins physiques et moraux, à la jeunesse des deux sexes des travaux faciles et productifs, une table saine et tous les objets capables d'inspirer l'amour du travail et de la patrie, tels sont les résultats du plan que je soumets à vos lumières. Ce plan est suivi actuellement avec succès à Philadelphie, New York, Boston…”.

L'auteur de ce rapport propose de diviser la ville et les faubourgs en douze quartiers, d'établir une “maison de santé et de travail” dans chaque quartier, d'établir dans chacune de ces maisons, un seul métier utile à la société tel que menuisier, cordonnier, potier…., de faire un état exact et exhaustif de tous les indigents de la commune.

On voit bien, à travers ces textes, comment se sont opérés les dérapages successifs. L’idée révolutionnaire était que la pauvreté devenait illégale par les bienfaits de la Révolution. Chaque homme devait avoir droit à un travail, à un revenu minimum et à une nourriture suffisante. Le problème est qu’il faut bien financer l’abolition de la pauvreté. Le contribuable, celui qui travaille, étant le seul à pourvoir aux besoins de l’état, on en vient vite à craindre que le travailleur paye pour le paresseux ou l’imprévoyant qui n’a pas su épargner pour les jours difficiles. On cherche donc à séparer le mendiant honteux (celui qui regrette son état) du mendiant de profession (celui qui recherche cet état par vice), à contraindre les oisifs au travail si salutaire. La prison étant incapable de fournir du travail en suffisance, et les hôpitaux étant déjà submergés de malades, d’invalides et de vieillards, on imagina donc des établissements spécialisés.

Le 20 décembre 1810, le dépôt de mendicité de Nîmes est officiellement décrété par l'Empereur en son palais des Tuileries. Ce décret affecte à l'établissement les bâtiments disponibles de la citadelle de Nîmes ainsi que le magasin à poudre et le pavillon dont la jouissance avait été réservée au département de la guerre. Après de multiples hésitations entre le fort de Saint-Hyppolite et Nîmes, c'est la Citadelle qui a été choisie. Une partie des bâtiments est occupée par le sieur Henry, fabricant de bas, et la femme Lombard, blanchisseuse. L'autre partie est occupée par l'artillerie. Il est prévu une capacité d'accueil de 200 personnes.

L’aménagement de la Citadelle, construite en 1687 sur les ruines du fort Rohan, fait l’objet de nombreuses polémiques. Les anciennes citernes d’eau sont inutilisables et les premiers reclus doivent sortir du dépôt pour se rendre à la fontaine, ce qui fait courir un risque de contact entre les reclus et la population extérieure. Après moulte discussions, on a décidé de conduire les eaux de la source connue sous le nom de Très-Fonts jusqu’au dépôt, par la construction d’un long chenal. Les travaux coûtent cher à la ville et se font au détriment des aménagements prévus pour les ateliers. Les cardeurs travailleront de ce fait dans un local exigu et mal aéré qui mettra leur santé en péril. Les lits seront faits pour deux personnes contrairement au texte du décret impérial, au mépris de la morale. Les latrines ne seront jamais construites.

Le fonctionnement du dépôt s’est vite dégradé. Le personnel cherche plus à profiter des avantages de la place qu’à soulager la misère des mendiants. Le barbier refuse de raser les galeux, ceux qui ont des dartres ou des ulcères au visage, il refuse de frictionner les malades atteints de la vérole, au point que le docteur Larrey réclame son remplacement par un aide de son choix. Le sieur Moisson, chef d’atelier, utilise ses machines à des fins personnelles. Il fait travailler les reclus pour son compte sans les rémunérer. Il faudra l’intervention du préfet qui rappellera aux employés que leur industrie appartient entièrement à l’établissement !

Le couple Bertrand, les surveillants, feront un tel scandale qu’ils devront être remplacés : “...La restauration des mœurs et le rappel de la discipline exigent le remplacement du couple de surveillants Bertrand. La négligence qu'ils ont apportée dans l'exercice de leurs fonctions a eu des suites bien funestes à l'établissement. Les portes des ateliers n'ont jamais été fermées, la barrière qui sépare les deux sexes a été franchie, la dépravation des mœurs et le libertinage ont été portés au comble et c'est à regret que je me vois contraint de vous dire que plusieurs recluses ont eu des communications intimes, même avec les employés. Une d'entre elles, quoique détenue depuis deux ans, est cependant enceinte en ce moment. (…) Il est de notoriété dans le dépôt que le gardien Bertrand a eu des fréquentations avec la cuisinière. Les plaintes de la femme, les scènes scandaleuses de jalousie qui en ont résulté ne laissent aucun doute à cet égard. Quant à la femme Bertrand, elle trafique sur le pain des recluses...”

Autant dire que dans ces conditions, la discipline se relâche et les incidents se multiplient. Le directeur ne sait plus comment punir ses mendiants. Il écrit au préfet, “...La nommée Joséphine Lamotte a insulté le surveillant et lui a jeté sa soupe à la figure. Nos cachots sont pleins et pour punir cette femme d’une manière proportionnée au délit, je vous prie d’ordonner qu’elle soit transférée pour un mois dans la maison d’arrêt...” En octobre 1814, le directeur tente de régler la difficulté en se séparant de quelques reclus. il explique pudiquement au préfet qu’il a dressé la liste des personnes aptes à reprendre une honnête vie de labeur et qu’il en a réduit le nombre à soixante, parce qu’il est suffisant pour rétablir l’équilibre dans nos recettes et dépenses...”

Louise Nicolas et sa fille profiteront de l’aubaine et retrouveront leur maison de Sauve. Il était temps car l’atmosphère du dépôt devenait irrespirable. Pour des questions purement budgétaires, on a décidé qu’une gestion commune pour le dépôt de mendicité et pour la maison de correction sera établie. On a ensuite regroupé les deux services. Les deux bâtiments étant accolés, l’ouverture d’une simple porte suffira à les relier. Par glissements successifs, l’administration a peu à peu transformé un établissement qui devait être charitable en prison, et en 1820, le dépôt devient définitivement la maison centrale de détention avec une capacité de 1250 prisonniers...

Le souffle de la liberté fait du bien à Louise fille car elle épouse, quelques mois après sa libération, un brave militaire réformé qui s’est établi à Sauve et travaille comme journalier. Louise mère reprend sa vie difficile de veuve, entretenue par sa fille et son gendre. En 1824, arrive à Sauve un nouvel agriculteur qui a acquis la gérance d’une petite propriété. Il est veuf et vient de Serre dans l’Aveyron. François Gombert épousera Louise Nicolas en juin 1826 et lui assurera une fin de vie paisible. Louise est morte en août 1848, à l’âge de 77 ans, preuve d’une belle vitalité compte tenu de la vie difficile qu’elle a subie.

L’histoire exemplaire de Louise, avec sa fin heureuse, ne doit pas nous faire oublier cependant que ni les belles idées de la Révolution, ni les dépôts de mendicité, ni les déportations vers les colonies, ne sont venus à bout de la mendicité et, tout au long du 19ème siècle, les maires et les préfets successifs ont reproduit les mêmes tentatives. Les arrêtés interdisant la mendicité ou chassant les mendiants des villes, ont été suivis de projets d’intégration, de soins ou de répression. Tout cela est fort banal puisque de nos jours on retrouve les mêmes débats dans nos journaux dès que le froid arrive, entre les maires qui expulsent, ceux qui inaugurent des centres d’accueil (c’est parfois les mêmes), ceux qui théorisent, ceux qui terrorisent. Mais le sujet est suffisamment brûlant pour que les esprits s’enflamment et laisse à découvert la vérité des sentiments. Lisez attentivement les textes sur la pauvreté, ils sont toujours de très bons analyseurs de ceux qui les ont écrits.

Ainsi le ministre de l’Intérieur écrit au préfet du Gard en 1848 : “Le travail est le remède qui sert à guérir la mendicité et vous m'assurez que dans le Gard, en ce moment, le travail abonde. Je sais que nos populations méridionales ont quelque chose des mœurs de l'Espagne et de l'Italie et que parmi elles, l'oisiveté ne déshonore personne. Ce qu'il y a de naturel et d'invétéré dans de telles habitudes ne peut se redresser que sous l'influence de la contrainte sociale.” Voilà une opinion des gens du Nord sur les gens du Sud qui a encore cours !... Le maire d’Alès écrit en 1861 : “...Alais est exposée plus qu’aucune autre commune à l’invasion des mendiants venant de la Lozère, qui créent le désordre et l’insécurité dans les rues de la ville. Cette situation intolérable justifie l’arrêté d’expulsion de tous les mendiants qui ne sont pas natif de la commune...” On a les émigrés qu’on peut !....

En attendant que la société moderne trouve une réponse adéquate aux questions que nous posent nos SDF, Roms et autres pauvres honteux ou de profession, nous adressons un grand merci à Louise qui nous a entraînés dans cette petite excursion historique !

(Texte écrit en 2005 pour la Revue Cévennes-Magazine. JF Aupetitgendre)

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