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L’effondrement de l’usine Rana Plaza au Bangladesh, causant la mort de plus d’un millier d’ouvriers, a suscité des réactions de la part de plusieurs ONG (Peuples solidaires, Collectif Éthique sur l'étiquette…). Une pétition a circulé sur le Net réclamant aux grandes marques une plus grande vigilance dans le contrôle de leurs sous-traitants, la reconnaissance de leur responsabilité, des indemnisations décentes pour les familles des victimes. Nombreux ont été ceux qui réclamaient le boycott pur et simple des dites marques, ce qui a amené les organisateurs des deux ONG citées, à écrire un texte expliquant leur refus de ce mode d’action qui risque de mettre en jeu les emplois des ouvriers du textile. « …en cas de boycott, les employé-e-s des usines de sous-traitance du Bangladesh ou d’ailleurs perdraient probablement leur emploi. Or ils-elles demandent le respect de leurs droits et des améliorations concrètes, pas le licenciement !... » En outre, ces ONG tentent de peser sur les négociations de Genève. En effet, trente-huit marques et distributeurs se sont réunis à Genève pour donner le coup d’envoi d’un accord pour la sécurité des usines de l’habillement au Bangladesh, lors d’une cérémonie organisée dans les locaux de l’Organisation internationale du travail. Les entreprises donneuses d’ordres, auxquelles se sont joints les syndicats internationaux IndustriALL et UNI, ont convenu d’avancer sur la mise en œuvre de l’Accord immédiatement. L’objectif est de nommer des enquêteurs le plus rapidement possible, afin de traiter les problèmes les plus urgents. Cette catastrophe, la façon dont les industriels et les politiques y répondent, la position des ONG, tout me semble emblématique d’une drôle d’époque et mérite quelques réflexions.

Signer une pétition est bien la moindre des choses et j’ai signé, comme des milliers d’autres, par solidarité envers les exploités des pays pauvres, par impuissance aussi à faire autre chose de plus constructif (tant de combats seraient à mener !...), mais sans illusions. Les grandes marques qui imposent aux entrepreneurs une rentabilité anormale, vont faire un geste "charitable", les victimes vont toucher quelques dollars pour le prix du bagne, et tout continuera comme avant. Les puissants de ce monde sont bien capables de signer de beaux accords "historiques", aussi efficients que des Grenelles de l’environnement, des traités de non prolifération, des interdictions de bombes à fragmentations et autres accords de Tokyo, et nous continuerons à acheter des tee-shirts à 5€ et des jeans à 20€.

Et c’est bien là qu’est le problème. Comment pouvons-nous demander aux grandes marques de moraliser leurs pratiques quand nous-mêmes sommes incapables de moraliser nos comportements consuméristes ? La plupart d’entre nous manifestons quotidiennement, par des achats de biens de consommations à bas prix, que la fin justifie les moyens, en d’autres termes que nos besoins inconsidérés justifient la faim des autres… Nous devrions bien cependant réaliser que pour porter un jeans à 20€, il a fallu qu’un paysan achète des plants de coton, qu’il travaille sa terre, qu’il l’arrose (et cette culture est terriblement consommatrice d’eau), qu’il récolte, emballe et vende la matière première, laquelle sera acheminée ailleurs, (souvent très loin), puis filée et de nouveau transportée vers d’autres usines de tissage. Il a fallu que le tissu soit teint, puis taillé, cousu, emballé, expédié, chez Auchan ou Carrefour grâce à des courtiers, des exportateurs, des dockers, des marins. Tous ces intermédiaires devront logiquement en tirer un petit bénéfice pour payer cette immense armée de manœuvres, ouvriers, techniciens, logisticiens, designers, publicistes… Tout au bout de la chaîne, les actionnaires des grandes marques réclameront une plus-value supérieure à 5% ou s’en iront investir ailleurs. Et l’on voudrait nous faire croire que 20€ par pièce suffit à tout ce monde ? Tous ceux qui participent à cette vaste escroquerie sont responsables, exactement comme furent responsables tous les maillons de la chaîne qui permirent les camps d’extermination (le lâche qui dénonce, le gendarme qui arrête, le cheminot qui conduit le train, le soldat qui le garde, le capot qui surveille, le commandant du camp, le politicien qui justifie la chaîne, et le citoyen qui détourne les yeux…).

Il ne s’agit donc ni de détourner pudiquement les yeux, ni de "boycotter" le donneur d’ordre, mais de réclamer le juste prix qui permette aux sous-traitants du Bangladesh de payer décemment les ouvriers et d’investir correctement dans les infrastructures, ou alors de se passer de jeans. Si nous ne sommes pas capables de nous payer un jeans, tissons le nous-mêmes aurait dit Gandhi. Nous verrons bien si le travail que cela représente vaut plus ou moins que 20€. Commençons donc par objecter à ce commerce d’esclavagistes en refusant d’y participer peu ou prou. Les ouvriers des pays producteurs se sentiront alors plus forts pour exiger de n’être plus pressurés par leurs élites pour nos besoins de riches. Rappelons-nous que les principaux bénéficiaires du commerce triangulaire (Europe-Afrique-Amérique) ont défendu le système avec des arguments très proches (sans les esclaves, la culture du coton ne serait plus rentable et ceux-ci seraient abandonnés sans maîtres, sans ouvrage, et sans même de religion, disait-on…). Relire les textes du passé éclaire souvent nos propos modernes !

Quant à cet "historique Accord de Genève", je ne peux m’empêcher de la traiter de tartufferie et regrette que des militants d’ONG, dont je ne doute ni de leur sincérité ni de leur générosité, y participent et la cautionnent. Les industriels, qu’ils soient des pays riches ou pauvres, sont dans un système de concurrence libre et non faussée, sont soumis aux dictats d’une croissance ontologiquement indispensable, aux lois du marché et autres postulats néolibéraux que personne ne remet en cause sinon quelques individus, unanimement qualifiés de populistes, de révolutionnaires ou de rêveurs. Les industriels qui vont se réunir à Genève ne peuvent adopter de résolution qui empêche le renouvellement de catastrophe telle qu’au Rana Plaza sans contredire ces mêmes postulats, sans renier leurs croyances les plus certaines, sans devenir révolutionnaires ! C’est peut-être beaucoup leur demander. Peut-être pourront-ils proposer d’acheter une paix sociale au prix de quelques "frais généreux" supportables par les actionnaires, peut-être pourront-ils inscrire dans le droit international quelques belles sentences générales non applicables ou largement contournables… Et puis après ?... Si nous, citoyens de pays riches, n’acceptons pas de partager le gâteau de la planète, si nous persistons à vouloir croître à tout prix pour sauver nos propres emplois, si nous ne mesurons pas clairement ce qui est de l’ordre du nécessaire et de l’ordre du futile dans notre consommation, alors rien n’y fera, ni les pétitions, ni les accords historiques, ni les lois internationales, ni le louable militantisme des ONG…

Voir : http://www.peuples-solidaires.org/?gclid=COqCjNbdv7cCFYS_3godUxcARA

et: http://www.ethique-sur-etiquette.org/

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