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Réflexions historiques sur la situation grecque.

A la faveur de la crise économique, les jugements les plus absurdes et les plus injustes ont été proférés par les médias européens, plus enclins à s’associer au concert général qu’à prendre le temps d’y réfléchir. On ne peut comprendre ce qu’est la Grèce actuelle si l’on n’a pas un minimum connaissance de la lente et récente création de l’Etat grec (1832), des ingérences constantes des grandes puissances occidentales, de la dictature fasciste de Métaxa (1936-41), de l’occupation allemande (1941-44), de la guerre civile (1946-49), et enfin de la dictature des Colonels (1967-74). Deux ouvrages récents, accessibles au commun des mortels, permettent de comprendre cette histoire complexe :

- De la Résistance à la guerre civile en Grèce, Joëlle Fontaine, éd. La Fabrique, 2012

- La Grèce inconnue d’aujourd’hui, Joëlle Dalègre, éd. L’Harmattan, 2012[1]

La Grèce, dans ses frontières actuelles et en tant qu’Etat indépendant, est un pays beaucoup plus jeune que ne le laisse supposer son antique histoire (avec l’invention de la démocratie, le foisonnement d’artistes, de philosophes, de mathématiciens et médecins géniaux...). Depuis le 25 mars 1821, quand l’évêque de Patras leva l’étendard de la révolte contre les Ottomans, le pays a vu six fois ses frontières changer, et à chaque fois, par la volonté des puissances étrangères. Il doit son existence aux millions de livres sterling injectés par la Grande-Bretagne et restera sous un protectorat semi colonial jusqu’en 1891. Ce pauvre et petit pays a le malheur d’être au centre d’enjeux géostratégiques qui le dépassent. Les puissants qui le gouvernent l’ont toujours entraîné dans des politiques ruineuses, aussi antisociales qu’improductives. Les situations de faillites ne sont pas d’aujourd’hui : 1898, une Commission internationale de la Dette est constituée pour gérer les monopoles d’Etat ; 1935, après une guerre mondiale, la crise financière de 1929 et l’accueil de 1,5 millions de réfugiés d’Asie mineure, le gouvernement se déclare à nouveau en faillite ; 1949, après une deuxième guerre mondiale suivie d’une guerre civile, la Grèce ne survit que grâce au plan Marshall…

Les politiques grecs n’ont fait, depuis un siècle et demi, que se débattre dans des choix limités de protecteurs fort peu désintéressés. Les rois ont été choisis et renversés par l’étranger (Othon de Bavière, Constantin 1er, Georges 1er, Georges II). A la moindre incartade, les protecteurs envoient leur armée (le Pirée a connu dix blocus navals entre 1846 et 1917). Churchill s’est tout de même permis de bombarder Athènes en 1944 pour empêcher l’armée de libération (EAM) d’y instaurer un gouvernement de gauche. Les colonels d’extrême droite en 1967 ont été largement formés et financés par la CIA pour empêcher le socialiste Papandréou d’accéder au pouvoir. Quand Georges Papandréou (petit-fils du précédent) décide de demander l’avis à son peuple sur le mémorandum en novembre 2011, l’UE l’a fait reculer en quelques jours et a largement contribué à son éviction.

Mais me direz-vous, pourquoi les Grecs n’ont-ils pas fait front commun contre l’ingérence étrangère ? L’histoire de la résistance grecque face à l’occupant allemand donne la réponse. Qui dit démocratie dit pluralisme. Ainsi, la Résistance s’est constituée naturellement en plusieurs organisations selon les tendances politiques : L’EAM (proche du parti communiste, avec son bras armé, l’ELAS), l’EDES (ligue nationale démocratique), l’EKKA (mouvement de libération nationale et sociale), l’AAA (combat pour la libération et la renaissance). En plus, comme dans tous les pays occupés, certains ont cru judicieux de collaborer, de former des milices et des groupes pronazis, d’autres ont tenté des voies médianes prudentes, craignant tout autant la fureur brune que le péril rouge. Nous retrouvons en France, les mêmes composantes, à la différence près que les Grecs ont subi des pressions extraordinaires de l’extérieur visant à monter un groupe contre l’autre, selon le bon vieux principe du diviser pour régner. Les Anglais ont brillé dans cet exercice, emprisonnant de 15 à 20 000 hommes de troupe et officiers de l’armée grecque exilée en Egypte, payant les résistants de l’EAM pour qu’ils rejoignent l’EDES, armant les uns et affamant les autres pour attiser les querelles intestines, usant de désinformation constante pour faire accroire à la population que les résistants communistes étaient à la solde des Bulgares et ne cherchaient qu’à vendre leur pays à Staline (lequel Staline a honteusement trompé et abandonné les dits communistes qui espéraient un peu de soutien logistique de sa part). Il n’est pas absurde d’associer ces tristes épisodes à l’attitude des médias et politiques étrangers vis-à-vis de mouvements actuels tels que SYRISA (que l’on a le droit d’apprécier ou pas), dont le leader Alexis Tsipras a été désigné par Der Speigel comme l’un des hommes politiques les plus dangereux, qui a essuyé les critiques les plus iniques des principaux gouvernements de l’UE, assimilé au populisme, à l’aventurisme, ou au mieux, à l’utopisme révolutionnaire romantique…

Comble de l’ignominie, les Grecs ont été très largement privés de leur mémoire. La résistance n’a été officiellement reconnue qu’en 1982, en même temps que l’Etat autorisait le retour des exilés politiques sur le sol natal. Ce n’est que récemment que des musées, des monuments, des expositions, des livres, racontent aux jeunes générations l’héroïsme de la résistance. Jusqu’en 1974, la Grèce a été le seul pays allié où le fait d’avoir lutté contre l’occupant pouvait vous mener en prison ou en exil sur une île de la mer Égée, avec la bénédiction des Anglais !

De cette histoire tourmentée, les Grecs ont hérité d’une armée surdimensionnée par rapport au pays et aux dangers réels. Chaque tentative pour la réduire à une taille logique s’est heurtée à l’opposition et au chantage des bons alliés. Récemment, alors que la crise financière actuelle était déjà bien établie, la France et l’Allemagne livraient des avions et des sous-marins parfaitement inutiles au gouvernement grec ! L’héritage des amis européens, c’est aussi un retard considérable dans la modernisation des structures économiques et sociales et surtout le maintien d’une élite parasite entretenant la corruption et le clientélisme. Ces défauts majeurs sont généralement attribués au caractère archaïque des Grecs, à leur culture semi-orientale. Plus logiquement, ils sont le résultat du maintien volontaire du pays dans la dépendance économique par les grandes puissances. On ne peut pas à la fois constater que depuis sa création, la Grèce n’a disposé que d’une souveraineté limitée et attribuer, à elle seule, la responsabilité de sa situation !

Cette tutelle constante et humiliante explique aussi l’attachement excessif des Grecs aux idées nationalistes, à la tradition, à leur Église. Puisque leur sort a été scellé par les traités de Sèvres, de Lausanne, de Yalta et d’ailleurs, puisque tous les choix importants ont été pris par Londres, Paris, Berlin, Washington, préservons ce qui reste d’authentiquement grec et que nul étranger ne pourra extirper de chaque individu. La dernière colonisation de la Grèce, celle du consumérisme néolibéral, est sans nul doute la plus insidieuse et la plus puissante. Mais là, les Grecs ne sont plus les seuls à la subir de par le Monde…

[1] Joëlle Dalègre vient de publier chez l’Harmattan, Regards sur la « crise » grecque, avril 2013.

On disait que les Grecs se battaient comme des héros, désormais on dira que les héros se battent comme des Grecs!...

Churchill.

Petit rappel historique :

1821

L’évêque de Patras lève l’étendard de la révolte.

1832

Le traité de Londres délimite la Grèce indépendante et choisit son roi

1843

La révolution obtient du roi Othon une constitution

1862-63

Nouvelle révolution contraint Othon a abdiquer en faveur de Georges 1er

1917

Constantin 1er contraint à l’exil par les Français.

1924

Proclamation de la 1ère république

1935

Retour de la monarchie et de Georges II

1936-41

Dictature fasciste de Metaxás avec soutien du roi

1941

le roi quitte la Grèce envahie (il revient en 1946)

1946-49

Guerre civile

1967-74

Dictature des colonels

Tag(s) : #Grèce, #Histoire