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Silence on tourne…L’ERT, deuxième, moteur !...

Depuis l’annonce de la fermeture de l’ERT en début de semaine, c’est un déferlement de prises de positions, d’actions d’éclat, de manifestations qui nous arrivent, jusqu’au petit îlot d’inconscience et de conformisme nommé Igoumenitsa. Il est vrai que la ville ne compte que 15 000 habitants, pour une bonne moitié encore protégés de la crise par la retraite allemande du grand-père et par l’activité portuaire. Nous sommes loin d’Athènes ou de Thessalonique, loin de l’agitation politicienne, loin des débats de fond sur le Service public…

Il y a bien eu quelques calicots accrochés aux grilles du vieux port ou sur la place de la mairie, mais les télévisions restent allumées dans tous les cafés et restaurants, sur les mêmes chaînes privées, que d’ailleurs plus personne ne regarde. Alors à quoi bon s’agiter ? De toute façon, la plupart des gens rencontrés nous disent que l’ERT était un monstre de gaspillage, le nid d’un clientélisme éhonté, un ramassis de journalistes incompétents… Décidemment, Igoumenitsa est aussi peu politisé que Le-Grau-du-Roi, aussi peu révolutionnaire que Juan-les-Pins !

Nous sommes donc retournés sur nos blogs de prédilection pour suivre les événements d’Athènes. Puisqu’il faut bien rire un peu dans ce chaos pré dictatorial, je signale que le gouvernement a annoncé le nom du nouveau diffuseur qui remplacera ERT. La décision de le nommer NERIT a dû se faire si vite que personne n’a songé à réserver le nom de domaine nerit.gr. Pour quelques euros, un inconnu a acheté le nom de domaine et a ridiculisé le gouvernement en une page web. Il y annonce “ nerit.gr is not avaible, please try pitsaria-po-eskise.gr”, le tout surmonté d’une tête hilare. Le nom de domaine proposé fait référence à la pizzeria que Samaras aurait déclaré avoir ouvert avec succès dans sa jeunesse, après avoir terminé ses études aux USA !

Toute la semaine, les travailleurs de l’ERT ont tenté d’émettre des émissions malgré l’oukase du gouvernement. Une première émission a été diffusée sur le canal numérique 52. Pour éviter les nombreuses interférences volontaires, les techniciens sont alors passés sur le canal 48. Ils ont ensuite tenté la diffusion via Internet et sur le canal 902, celui du Parti communiste. Ils ont émis aussi sur la bande FM depuis une vingtaine d’émetteurs à travers toute la Grèce. Les Grecs qui ont eu la chance de capter ces instants d’émissions libres ont pu en constater la qualité, preuve s’il en fallait que l’ERT n’est pas dépourvue de talents journalistiques mais simplement encombrée des nombreux postes de "conseillers spéciaux" imposés par les politiques.

Le blog Okéanews nous rappelle que « …lorsque les troupes nazis ont mar­ché sur la capi­tale grecque quasi déserte le 27 Avril 1941, le pré­sen­ta­teur radio de l’ERT a annoncé la sinistre nou­velle. Il conseilla vive­ment ses com­pa­triotes de ne pas écou­ter les futures émis­sions trans­mises par les nazis et il ren­dit l’antenne avec l’hymne natio­nal grec. » Sur Greek-Crisis, Panagiotis Grigoriou nous transmet l’écho actuel de cet événement : « …Depuis les haut-parleurs installés devant le bâtiment, ainsi que depuis les ondes radio restantes, on peut entendre de temps à autre le célèbre dernier communiqué radiophonique lu sur antenne par Konstantinos Stavropoulos, au matin du 27 avril 1941: “Ici Athènes, ville encore libre. Grecs, les envahisseurs allemands pénètrent en ce moment dans les faubourgs d'Athènes. Frères, gardez bien dans votre âme, l'esprit qui régnait alors sur le Front. L'envahisseur avance en ce moment avec toutes les précautions possibles, mais dans le désert d’une ville aux maisons hermétiquement fermées. Grecs, garder le cœur haut! Attention! La station de radio d'Athènes après un certain temps ne sera plus grecque mais allemande, elle ne diffusera alors que des mensonges. Grecs, ne l'écoutez pas! Notre guerre continue! Et elle se poursuivra jusqu'à la victoire finale! Vive la nation des Grecs!” … Ce rappel historique a suscité bien des émotions dans la foule rassemblée devant le bâtiment de l’ERT. (Voir Greek Crisis)

Photo Greek Crisis prise devant l'immeuble de l'ERT.

Photo Greek Crisis prise devant l'immeuble de l'ERT.

L’analogie entre le coup de force de Samaras et l’invasion allemande de 1941 est certes un peu décalée historiquement, mais tout de même certains propos font bien penser à un coup d’état, à une situation de guerre, à la dictature. Un message électronique du ministère de l’Économie a adressé un avertissement à tout média qui rediffuserait encore des images et du son depuis le bâtiment d’Agia Paraskevi. “C'est une émission illégale et ceci n’est pas sans conséquences, il va falloir s’y attendre, y compris sur un plan pénal, nous en avons informé également le Procureur d'Athènes”. Informer les citoyens de ce qui se passe dans le quartier d’Agia Paraskévi, devant le siège de la télévision, serait donc devenu illégal ! Les journalistes et nos amis bloggeurs seront-ils susceptibles pour cela, d’être invités à séjourner sur quelque îlot de la mer Egée, afin de se reposer de leur harassante tâche comme au bon vieux temps des Colonels ?

A voir l’histoire des deux jeunes femmes arrêtées à Athènes, on peut tout craindre. Chloé, gréco-française, est photographe. Iliriane, est hollandaise et étudiante. Toutes deux auraient osé tourner un mini documentaire dans le cadre d’un travail de recherche universitaire dont le sujet est "accueil et immigration, en Grèce". Elles ont été jetées nues dans une cellule immonde, insultées, interdites d’avocat, de traducteur, de médecin et même de téléphone. Quand elles ont réclamé la possibilité de contacter leur ambassade, la demande fut considérée comme une menace envers l’autorité. Voilà deux fois qu’elles se déplacent au tribunal pour être jugées et répondre des accusations de rébellion, outrage envers les forces de l’ordre, trouble à l’ordre public… Mais comme les policiers responsables de cette arrestation n’ont pas daigné se déranger, leur procès est reporté en janvier 2014. (pour plus de détails voir Okéanews)

Cet épisode pourrait être illustré par les propos d’une jeune athénienne relevés par Panagiotis Grigoriou au sujet de l’ERT : “finalement notre régime est bien plus dangereux qu'une dictature, car nos tyrans portent toujours cette robe déchirée de la Démocratie”…

Chloé et Iliriane, photo extraite du blog Okéanews.

Chloé et Iliriane, photo extraite du blog Okéanews.

Autre similitude historique : Après le vol par Manolis Glesos du drapeau nazi qui flottait au sommet de l’acropole en 1941, l’étendard de l’Union Européenne a été descendu du bâtiment de l’ERT et brûlé par les manifestants dans la nuit du 11 juin 2013. “Ce n'est qu’une illusion de notre souveraineté retrouvée, mais c'est qu'un début. Nous ne nous tromperons plus de cible désormais, l'U.E. assassine les peuples, basta”, a déclaré à Panagiotis un syndicaliste PAME.

Reste la difficile question du sens politique de l’intervention autoritaire de Samaras et des choix pour l’avenir que les Grecs auront à faire. Les avis sont très partagés. Notre voisin Sotiris à Igoumenitsa donne raison à Samaras et se plaint de ces fainéants de la télé, payés à "rien foutre", lui qui a travaillé comme tailleur à façon à l’étranger pendant quarante cinq ans, à raison de 16 heures par jour, fêtes comprises, sans un jour de vacances, pour un salaire de misère. "De toute façon, la Grèce est trop petite, trop exposée au centre d’une géopolitique qui la dépasse pour se libérer de toute tutelle, allemande, européenne, américaine ou autre. Alors courbons la tête et travaillons !" Brave Sotiris, que n’as-tu pris le temps de lire un peu, d’écouter l’histoire, d’apprendre qu’en Grèce, un nœud gordien se tranche d’un coup d’épée…

En conclusion, les positions des uns et des autres sont bien alambiquées. Pour le ministre Samaras, on peut penser qu’il espère obtenir un vote de confiance, en s’appuyant sur l’extrême droite (ex Laos et Aube Dorée), en diabolisant les intellectuels, les journalistes, les profiteurs du système. Il brandit les vertus de démocratie, de liberté d’opinion, de rigueur qu’il a lui-même bafouées. Ce coup de force ressemble au baroude d’honneur d’un homme acculé dans des problèmes insolubles et contraint d’accéder à toutes les exigences de l’Europe, du FMI.

Vénizélos et Kouvelis (chefs du Pasok et de la gauche démocratique) ont feint d’avoir tout ignoré de la préparation du coup de force de Samaras et s’opposent au "Tyran", sans doute dans l’espoir de reconquérir quelques parts du marché électoral, mais sans conviction.

Alexis Tsipras, chef de Syriza, s’accroche à l’Europe et à sa monnaie comme si elles n’étaient pas responsables de la mort de l’ERT. Il reste flou sur les moyens de "moraliser" les puissances tutélaires, ne voulant pas effrayer sur sa droite ni décevoir sur sa gauche. Les attaques, sous ses yeux, contre le drapeau de l’UE, risquent en tout cas de rendre certaines de ses positions plus intenables que jamais.

Le peuple est divisé en deux camps, ceux qui ont bien intégré tous les vices ataviques des Grecs, tel que la Troïka et le gouvernement réunis voudraient l’imposer dans les esprits, et ceux qui sont attachés coûte que coûte au service publique, à la liberté d’expression, etc. L’Aube Dorée joue sur du velours dans cette configuration, renvoyant dos à dos tous les protagonistes, attisant les peurs et les rancœurs, faisant figure de seul défenseur de la veuve et de l’orphelin.

Reste le Plan B, largement minoritaire et qui commence à subir (après Syrisa) la propagande éhontée et les calomnies de tous bords. "Abandonner l’Europe et sa monnaie, revenir à la Drachme, c’est tout simplement une folie, si tant est que cela soit réalisable. Ce serait la ruine économique assurée, une prise de risque insensée face au danger turc… "C’est ce que l’on entend majoritairement dans les cafés d’Igoumenitsa. Si le discours du leader Alavanos est cohérent, il reste à contre courant de tout ce qui s’est dit depuis des décennies, hors du sens commun. On voit mal comment il arrivera à convaincre au-delà du cercle restreint de la gauche urbaine et cultivée.

Bien malin donc celui qui dira l’issue possible dans cet imbroglio et seule l’inquiétude reste de mise. Car tout peut basculer brusquement, vers une nouvelle dictature, une deuxième guerre civile, une aventure conservatrice ou révolutionnaire. Avec les Grecs, tout est possible…

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