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Sur les conseils de la Toïka, la Grèce se bétonne.

Une plage emblématique.

Cette plage a pour nom Το Γατα (Le Chat). Nous la fréquentons depuis 1986 et nous l’avons adoptée, préservée, nettoyée chaque année, comme un bien d’usage que nous partagions volontiers avec les quelques habitués du coin. Pour y accéder, un petit sentier de chèvres descendait de la route à travers les chênes et les oliviers sauvage. Au bout de dix minutes de marche, nous débouchions sur ce petit paradis et bénéficions d’une eau limpide et d’un calme absolu.

Les habitués de l’époque étaient quelques familles qui arrivaient avec glacière, transistor, fauteuils de plage, quelques plongeurs qui trouvaient là du poisson en quantité, des timides ou complexés qui trouvaient toujours un coin discret pour se déshabiller, des naturistes qui savaient pouvoir quitter le maillot sans choquer quiconque, des amoureux de la nature prêts à descendre le chemin pour la beauté du lieu, des amoureux ordinaires assurés d’une discrétion garantie… Peu à peu, nous y faisions connaissance et y liions des amitiés. De temps en temps quelques touristes italiens, français, allemands, découvraient le sentier et débarquaient sur “notre” plage et tous déclaraient que c’était un des plus beaux coins qu’ils aient vu, un éden comme il n’en existe plus dans leurs pays mercantiles et bétonnés.

Le sentier vers la crique.

Le sentier vers la crique.

La première dégradation du lieu s’est vue à la fin des années 1990, au niveau de la qualité de l’eau. Personne n’était capable de dire quelle en était la cause : Le nombre des ferries en augmentation, la station d’épuration d’Igoumenitsa, les voiliers de location basés à Plataria… Toujours est-il que des nappes douteuses ont commencé à dériver au gré des courants. Souvent, l’eau qui paraissait claire se troublait en surface lorsque l’on y entrait, en auréoles irisées et grasses, comme si toutes les psitarias des environs avaient jeté leur huile de friture usagée à la mer ! Le poisson s’est fait plus rare, les coraux et les anémones ont disparu, les grandes nacres qui colonisaient les bancs de sable au large se sont faites rares…

La deuxième étape du massacre annoncé eut lieu dans l’été 2010. Un bulldozer est venu tracer un chemin carrossable à travers le bois et dégager un grand parking en bordure de la plage. Une cantina s’est installée, tenue par Constantino, un homme simple mais infatigable travailleur. Il lui a fallu débroussailler les abords, tailler les arbres, aménager des terrasses pour y poser tables, chaises et parasols. Dès le premier dimanche d’ouverture, près d’une cinquantaine de voitures occupaient le parking et la plage se couvrait de monde. La petite dizaine d’anciens habitués disparurent. Nous regrettions bien sûr le calme et la nature vierge d’antan, mais pourquoi ces nouveaux venus, visiblement de milieux populaires, n’auraient-ils pas droit à cet éden ? Tout de même, l’accès direct en voiture, même par une piste non asphaltée, changeait bigrement la clientèle. Nous aurions tous préféré que le chemin de chèvres soit aménagé, que les passages rocheux soient équipés de quelques marches, les broussailles élaguées pour plus de commodité, le lieu préservé et estampillé “écolo”… Mais il nous restait la deuxième plage, plus petite, plus étroite, surplombée d’une haute falaise parfois sujette à chutes de pierres, mais protégée de la grande plage populaire par un amas de rochers qu’il fallait escalader. Nous étions encore ravis de ce petit reste de nature. Les solitaires y trouvaient encore refuge.

Premier dimanche après l'ouverture de la Cantina.

Premier dimanche après l'ouverture de la Cantina.

La troisième étape vers la folie bétonnière, vient d’arriver. Nous avons trouvé un matin le pauvre Constantino fou de rage et de désespoir. Il venait d’apprendre qu’un grand projet allait dès cet hiver balayer ses trois années de travail acharné, son gagne pain estival, et que l’accès à la plage allait être privatisé. Un grand hôtel de luxe, avec bungalows, taverne et bar, doit y être construit cet hiver. Il semblerait que la clientèle visée serait riche et de préférence étrangère. Constantino hurlait que les Grecs étaient fous, que l’argent pourrissait tout, qu’il n’allait pas se laisser tondre… Et nous le comprenons, ce brave Constantino. Ce qu’il ne réalise pas, c’est que le chemin tracé au bulldozer dans la montagne était le premier pas vers la privatisation et le bétonnage du lieu, qu’il avait été l’instrument involontaire de cette folie qu’il dénonce, qu’à ce jeu là, ce sont toujours les plus gros qui gagnent et que les Constantino sont toujours les dindons de la farce, le peuple aussi…

Adieu le paradis des solitaires...

Adieu le paradis des solitaires...

Le pire c’est que cet hôtel de luxe risque fort de suivre le même chemin que tous ses prédécesseurs de Parga, Sivota, Corfou. Après une ou deux années d’euphorie, il sera fermé ou au mieux sous occupé. Personnellement, si j’étais suffisamment riche pour me payer un mois d’hôtel en bord de mer, je choisirais bien d’autres lieux, moins chers que la Grèce, plus riches culturellement qu’Igoumenitsa, hors de la zone euro, et dont les agences de voyages inondent le marché mondial du tourisme! L’expérience étant déjà largement évaluable dans toute la région, on peut se demander alors quelles sont les motivations qui ont poussé ce promoteur dans un tel projet : blanchiment d’argent, investissement à perte pour limiter les impôts ?... Pour nous, amoureux de la vraie Grèce, de la nature à visage humain, du partage des biens communs, il restera peut être la seconde crique, si le promoteur fou ne fait pas sauter les rochers qui la protègent, si l’accès en sera toujours possible, si, si…

Plage emblématique, en effet, qui résume à elle seule la situation grecque actuelle :

Les choix politiques du pays ont tous été dans le sens du néolibéralisme le plus agressif et de la privatisation du bien public, au dépend de l’écologie, de l’équité, du peuple.

- Au nom de la rentabilité à court terme, le patrimoine géographique, agricole, industriel, culturel…, est bradé au plus offrant.

- Au nom de la crise et de l’austérité dite incontournable, le peuple grec est dépossédé de ses droits les plus fondamentaux (droit à l’éducation, à la santé, mais aussi à la baignade saine et gratuite).

- La tutelle des grandes puissances, par le biais des subventions et d’une gouvernance coloniale a pérennisé les pratiques clientélistes et la corruption, ce qui permet aujourd’hui au plus riche d’acheter tous les permis de construire qu’il veut, de contourner les lois en vigueur.

- L’état de déliquescence de la démocratie grecque se retrouve ici. Y a-t-il eu consultation des intéressés, enquête d’utilité publique ? Qui a accès aux informations sur le propriétaire légal du terrain, les démarches plus qu’opaques entreprises ? Une fois seulement, le souci de l’intérêt général a-t-il été invoqué ?

Oui, cette histoire de plage est bien emblématique de l’actualité grecque et comme telle, mériterait la mobilisation générale !.. Mais quelle histoire, direz-vous, pour un petit bout de plage, dans un pays qui compte plus de 7000 kms de littoral ! Sauf que, par touches successives, aucune ne méritant une révolte, on en arrive à massacrer un pays entier, à l’enfoncer dans une crise humanitaire dans l’indifférence générale. C’est ce que l’on appelle le “syndrome de la grenouille” qui se laisse ébouillanter si l’on chauffe son eau progressivement alors qu’elle aurait vite sauté hors de la casserole, si on l’avait plongée dans de l’eau trop chaude !...

Le dernier espace de liberté...

Le dernier espace de liberté...

Nous avons lancé une équipe de journalistes locaux sur cette affaire et entendons bien défendre le patrimoine de la Grèce, la liberté des baigneurs populaires, le travail de Constantino. Mais Igoumenitsa n'est pas le seul lieu en danger. Nous avons reçu le message suivant par la voie de Panagiotis Grigoriou:

C'est une pétition qui pourrait avoir un effet... vous savez que le gouvernement grec brade tout, et en particulier les côtes, les ports, les zones archéologiques, et les zones protégées. Et ils ont Syros dans le radar, en particulier un village de la côte, Galissas. La requalification de cette partie de la côte ouest, et sa vente - son bradage - cela signifie très immédiatement non seulement la destruction d'une zone très belle de roselière le long de la mer - en soi un miracle, vu que toutes les côtes sont bétonnées, routées, construites, mais ça veut dire aussi la destruction de ce paradis absolu, miraculeux, qu'est notre plage préférée, Arméos, et dont je vous envoie des images via mon blog: une source d'eau douce, une vraie jungle (unique sur Syros), pas de construction, aucune main de l'homme en vue depuis la plage, un village néolithique juste au-dessus de cette plage, et des gens qui y viennent depuis 20, 30 ans, touristes et grecs, qui ont planté des arbres, nettoyé la source, et maintenu cette zone, à 5 minutes de Galissas, absolument indemne et magique. La pétition a été lancée par une trentaine de propriétaires de cette côte. Les terres ont toujours appartenu à ces familles de pêcheurs, qui sont devenus restaurateurs, hôteliers, qui ont des campings, chambres chez l'habitant, etc. mais surtout, qui ont réussi à garder une sorte de sauvagerie à ce microcosme. Il faut les aider à garder cette zone telle qu'elle est, merci de signer et de diffuser

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