
Dans les années soixante, les hasards de la vie m’ont amené à partager des moments de vie avec ces exclus que les administrations nommaient “les accidentés de la conjoncture” et qui logeaient dans des bidonvilles, en bordure des grandes villes françaises. Je m’étais fait la réflexion que le bidonville en apprenait beaucoup sur notre société de consommation, alors en pleine “trente glorieuses”, en cela que toutes les tares, toutes les contradictions internes au système capitaliste, toutes les turpitudes présentes et à venir étaient concentrées, mises en exergue dans ces lieux de désespérance, faits de bric et de broc. Ce qui se comprenait mal au sein de la société, moderne, riche et confiante en son avenir, sautait aux yeux à l’intérieur du bidonville.
Or c’est exactement le sentiment qui m’est revenu en lisant l’excellent livre de Pierre-Jules Zing Tsala. Il nous décrit une Afrique engluée dans une misère économique, sociale, morale, héritière de pratiques coloniales puis néocoloniales perverses, objet de toutes les convoitises de ses puissants voisins. Il décrit la faim, le manque cruel des choses les plus nécessaires, l’absence totale de cohésion sociale, de sens du bien commun, et in fine, le fol espoir de réussir le voyage pour rejoindre un lieu mythique nommé Occident. Il relate les propos désespérés et désespérant d’un candidat à l’exil : « Quelle différence entre mourir sur place et mourir dans le désert ou la Méditerranée ? Au moins j’aurai essayé de m’en sortir ». En effet, il n’y a rien à répondre à une telle logique, comme il n’y a rien à répondre à l’impasse économique, sanitaire, culturelle de l’Afrique. Je ne ressentais pas autre chose en parcourant un bidonville français des années soixante…
L’auteur nous propose une lecture passionnante de l’Afrique subsaharienne, extrêmement documentée, souvent sur des aspects qui sont peu ou mal connus des occidentaux, y compris des experts, des ONG, des acteurs économiques et politiques. Il est Africain, jusqu’au plus profond de son être, mais il vit en Europe, a étudié dans une grande école de management anglaise et passe pour un esprit occidental quand il se rend en Afrique. Cette double appartenance donne à son ouvrage un poids réel mais surtout un intérêt particulier : celui de nous pointer les impasses structurelles et les maux de l’Occident en nous parlant de l’Afrique, de nous expliquer l’Afrique avec des structures mentales occidentales. En était-il conscient en rédigeant les 300 pages de son ouvrage ? Sans doute… mais peut-être pas toujours. J’ai surpris plusieurs critiques du monde africain, des affaires ou de la politique, qui peuvent parfaitement s’appliquer à n’importe quelle ville moderne d’Europe ou d’Amérique, à n’importe quelle institution dite démocratique, à n’importe quelle forme de cette pensée qui nous est coutumière au point que nous la voudrions universelle. C’en serait parfois comique si le regard acéré de Zing Tsala ne nous renvoyait pas avec beaucoup de force à nous-mêmes.
Enfin, on peut se demander pourquoi tant de pages pour nous expliquer que la seule solution qui éviterait les tragiques traversées de ces migrants vers l’Europe serait d’instaurer en Afrique une société du bien commun et de la confiance. C’est un vœux sans doute aussi pieux que flou, mais qui nous est démontré avec autant de bon sens que celui qui a conduit d’autres penseurs français à proposer un “Commun” (Dardot et Laval, La Découverte), un “Manifeste du Convivialisme” (Alain Caillé, Le Bord de l’eau), un “Indignez-vous” (Stéphane Hessel, éd. Indigènes)… L’auteur n’est guère plus précis que la plupart des élites qui tentent de nous expliquer le monde tel qu’il est devenu, mais n’est-ce pas justement ce qui caractérise ce monde moderne, qu’il soit occidental ou africain… Tant qu’il s’agissait de lutte d’indépendance, de choix entre les deux uniques modèles, le capitalisme ou le communisme, les postures pouvaient être simples et même manichéennes. A la lecture de cette étude d’une Afrique en proie à un marché devenu roi, à des modèles qui ne sont plus à copier mais à inventer, à des écosystèmes qui mondialement se délitent et au sujet desquels les principaux prédateurs occidentaux demandent aux victimes africaines de “prendre des mesures“, à des problèmes de croissance économique quand tout indique qu’il faudrait cesser de croître…, on est parfois pris de vertige. Y a-t-il une issue au sous-développement, à l’immigration, aux droits de l’homme si souvent bafoués… ? Ce livre se veut optimiste autant que réaliste, et c’est en soit une gageure qu’il faut saluer…
A défaut d’être innovant quant aux solutions, il permettra à chacun de se forger son opinion, de mieux comprendre ce qui se joue sur cet immense continent sacrifié aux profits, au court-termisme, aux intérêts privés, ne serait-ce que pour les 33 pages de bibliographie qui donnent à ceux qui voudraient en savoir plus quantités de pistes intéressantes…
Ce livre a été publié par les éditions Librinova (voir leur site).